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Album

28 décembre 2023 - ZSK

Health

Rat Wars

LabelLoma Vista Recordings
stylePost-electro indus
formatAlbum
paysUSA
sortiedécembre 2023
La note de
ZSK
8.5/10


ZSK

"On est tous le boomer de quelqu'un d'autre."

Health nous enjoint régulièrement à nous « aimer les uns les autres ». Mais nous, pourquoi aime-t-on Health ? Parce qu’ils sont marrants ? Il faut dire que le trio californien n’est pas le dernier à enchaîner les publications rigolotes et/ou au 36ème degré sur ses réseaux, entre memes franchement cryptiques très référencés et cette sorte de faux bully permanent sur leur bassiste Johnny, qui se fait tatouer « FROM SOFTWARE » (l’éditeur des jeux Dark Souls, ndlr) sur le torse et se retrouve dans des accoutrements ou cosplay improbables. Parce que ce sont de bons gros geeks ? Même son shitpost est empli de références pas mal pointues, jusqu’à ces fameux cosplay de Johnny (Evangelion, Baldur’s Gate…), son mini jeu vidéo disponible en ligne peu avant la sortie de Rat Wars ou encore le clip de « Demigods » qui est un montage de cinématiques des jeux Command & Conquer ; nul doute que les amateurs auront apprécié tout ceci. Parce que c’est un bon groupe de musique ? Oui, accessoirement, enfin, c’est même pour ça qu’il fonctionne et l’alchimie avec ses références et sa sympathie permanente en font un groupe particulièrement populaire. Pourtant, il y a 16 ans et alors qu’il était encore un quatuor qui sortait son premier album éponyme, le délire n’était pas le même. Parti d’une sorte de noise rock, Health a lentement progressé vers une musique prenant des couleurs franchement industrielles. Death Magic, leur troisième album sorti en 2015, a été une charnière importante qui a même un peu divisé le groupe, entraînant ensuite le départ du guitariste/synthé Jupiter Keyes. C’est ainsi le sensationnel Vol.4 :: Slaves Of Fear (2019) qui a lancé le Health si futuriste que l’on connaît maintenant, assumant totalement un virage rock indus assez electro et surtout très cyberpunk. La popularité du groupe n’a fait que monter en flèche, les Américains élargissant mois après mois leur spectre de collaborations diverses (Perturbator, Ghostemane, Full Of Hell, Nine Inch Nails, Poppy, Lamb Of God, The Body, Street Sects…) au sein de leurs nombreuses compilations Disco et/ou de singles exclusifs, finissant par se retrouver à la croisée des chemins entre la très cotée scène synthwave (on les a aussi croisés en guests sur le (fabuleux) dernier album de Gunship) et le metal branché, avec à la clé des apparitions en tournées et en festivals de notre « public ». Pas mal pour une bande de nerds qui bricole des memes de Half-Life sur X.

On avait donc aimé Vol.4 :: Slaves Of Fear, qui capitalisait sur les aspirations les plus indus de Death Magic pour amener Health vers un style assez unique, même assez inclassable. Il faut dire que la voix très androgyne, émotive et éthérée de Jake Duzsik y est pour beaucoup, point d’accroche pour certains, repoussoir pour d’autres peut-être. Avec de bons gros tubes (« Feel Nothing », « The Message », « Strange Days (1999) », « Slaves of Fear ») et des choses plus expérimentales, Vol.4 :: Slaves Of Fear était un sacré banger. Entre electro-indus très singulière et rock/metal suffisamment efficace (même si les « riffs » ne sont pas l’ingrédient principal de l’art de Health), il fallait y trouver son compte mais les portes étaient largement ouvertes. Quatre ans plus tard, Health prend cette base, lavant presque définitivement le côté « noise » qui affleurait encore, mais explore encore plus son spectre musical parfois quelque peu indéfinissable, que certains casent aujourd’hui dans le terme « post-industrial ». Et Rat Wars, toujours assorti d’une pochette minimaliste à l’ancienne avec une tracklist de face, sera un peu l’album de tous les paradoxes. Plus « metal », mais uniquement par moments bien choisis. Plus « electro », ce que l’on a d’ailleurs pu constater dès le premier single très electro-indus qu’était « Hateful » ou encore certaines notes des singles suivants « Sicko » et « Ashamed », mais cela reste restrictif pour caractériser Health. Plus « expérimental », oui en un sens, le trio explorant assez certaines voies qui existaient au sein de Vol.4 :: Slaves Of Fear, notamment des morceaux comme « Loss Deluxe », « NC-17 », ou assez justement « Rat Wars ». Cela donne un Rat Wars plus aventureux, plus varié, plus ambitieux même, au détriment des vrais hits qui pouvaient facilement ressortir de l’album précédent, proposant un cinquième album moins immédiat mais tout aussi savoureux. Bon, des hits il y en aura, à commencer d’ailleurs par l’entraînant « Hateful », ses boucles électro percutantes (la française Sierra signant ici une remarquable contribution) et son refrain absolument imparable. Mais chacun devra se faire sa propre sélection au sein des nombreuses colorations de ce passionnant Rat Wars. Si vous cherchiez du « metal », il faudra se tourner vers l’improbable, expéditif et bien nommé « Crack Metal » ; le plus classique « Children of Sorrow » (dont les riffs sont signés Willie Adler de Lamb Of God), le bien lourd « Sicko » (qui présente un featuring de Godflesh mais qui en réalité sample juste le culte « Like Rats » du groupe britannique), et surtout l’excellent « DSM-V ». Mais si on s’approche d’un vrai metal indus, Health est difficile à définir en tant que tel… c’est bien plus que ça et Rat Wars montre toute l’étendue de sa palette.

C’est d’ailleurs le très complet « Demigods » qui introduit parfaitement Rat Wars, avec une atmosphère dépouillée, une vibe electro-indus assez éthérée, quelques guitares old-school (performées par Tyler Bates), puis un final aux accents darksynth flamboyant et déjà monumental. Un départ presque progressif qui est directement contrasté par le bien punchy « Future of Hell », aux « riffs de synthé » bruitistes et presque digital hardcore, tempérés par les vocaux bien doux de Jake lors des couplets. On a déjà mine de rien presque tout l’esprit de Health en seulement deux morceaux. Et Rat Wars s’échinera à ne jamais faire deux fois la même chose et montrer un Health très inspiré, presque pas évident à suivre tant il expose tout ses univers possibles et ses (nombreuses) influences. Capable d’être efficace à souhait quand il balance les beats electro-indus (« Hateful », prolongé par « (Of All Else) ») ou les riffs indus incisifs (« Crack Metal »), Health est à côté toujours aussi éthéré notamment grâce aux très envoûtants « Unloved » (le banger caché de l’album, vraiment) et « Ashamed », aux paroles très mélancoliques par ailleurs, portées par un Jake Duzsik dont le chant est toujours aussi unique et touchant. Et que dire de cette grosse tuerie qu’est « DSM-V », presque le morceau « blockbuster » de Health qui aligne la riffaille indus, les boucles électro groovy à souhait, le refrain enivrant et le final darksynth épique comme jamais, bouclant la boucle avec « Demigods » dont on retrouve même une partie des paroles. Tout comme le concept du cosplay d’Evangelion pour le clip de « Ashamed », tout ce que fait Health est finalement très réfléchi, malgré les délires cryptiques barrés, faisant du trio un groupe de génies. A l’instar de « Decimation » qui clôturait Vol.4 :: Slaves Of Fear, Rat Wars se finit sur le très beau et très atmosphérique « Don’t Try » et laisse une belle impression. En faisant mieux que son illustre prédécesseur ? C’est vraiment difficile à dire car ce sont deux albums finalement très différents, Rat Wars amenant encore plus d’influences, de variété et d’expérimentations qui ne seront pas faciles à assimiler par tout le monde. Même si, paradoxalement, on a l’impression d’en faire le tour assez vite, il faut dire que l’effet de surprise a un peu été sabré par le fait que le groupe a été généreux en singles depuis des mois - sept sur les douze pistes de l’album, en comptant « (Of Being Born) » qui prolonge « Ashamed » et avait été dévoilé avec ce dernier. Personnellement, j’ai un peu de mal avec un « Children of Sorrow » que je trouve trop convenu, par exemple. L’autre seul reproche que j’aurai à émettre c’est qu’on pouvait peut-être en attendre plus de Jake Duzsik, qui sort peu de sa zone de confort dans un album si aventureux, alors qu’il avait été capable de performances plus risquées sur l’album précédent (« NC-17 » notamment). Mais c’est pour chipoter et pour dire que Health garde de la marge pour faire quelque chose de plus ambitieux encore. Il n’empêche que Rat Wars est une grande réussite et est bel et bien le manifeste que l’on attendait de Health. Groupe très original à la croisée des chemins entre electro-indus, metal indus et darksynth, Health frappe fort avec un album qu’il faut digérer mais qui est parfaitement complet pour peu qu’on accroche à leur ambiance cyberpunk éthérée si particulière, délires memesques ou pas. Unissons alors tous les publics et aimons-nous les uns les autres au son de ce « cum metal ». Et joyeux jeudi.

 

Tracklist de Rat Wars :

1. Demigods (5:41)
2. Future of Hell (2:32)
3. Hateful (4:08)
4. (Of All Else) (2:30)
5. Crack Metal (3:10)
6. Unloved (3:16)
7. Children of Sorrow (3:20)
8. Sicko (2:21)
9. Ashamed (3:01)
10. (Of Being Born) (1:56)
11. DSM-V (4:23)
12. Don’t Try (5:14)