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samedi 2 septembre 2023

Entretien avec Arka'n Asrafokor, le groupe togolais qui brise les barrières

Rock et Elom

Malice

L'autre belge de la rédac'. Passé par Spirit of Metal et Shoot Me Again.

L'affiche du Motocultor Festival regorgeait de groupes connus, de têtes d'affiches comme de raretés cultes, mais comptait aussi quelques curiosités pas banales. Parmi elles, les Togolais d'Arka'n Asrafokor, qui mélangent le crossover/néo metal à des sonorités issues d'Afrique de l'Ouest pour un résultat unique. L'opportunité de les interviewer était trop belle, et Horns Up s'est donc rendu dans les coulisses du Motoc' pour rencontrer les sympathiques frères Rock (guitare/chant) et Elom (chant). 


Salut à vous deux, et merci pour cette interview. Commençons par une présentation : pouvez-vous nous expliquer la genèse d'Arka'n Asrafokor, ses infuences, les origines de ce style si étonnant ? 

Rock : J'ai longtemps été guitariste dans des clubs à Lomé (capitale du Togo, nda). Mais on jouait surtout de la variété, des choses comme ça. Ce qui m'a toujours plu, cependant, c'est le hard rock, le metal... Avec quelques musiciens, j'ai alors voulu me lancer là-dedans. J'ai travaillé un peu seul, je leur ai envoyé des démos et on s'est dit qu'on tenait un truc. J'ai d'abord eu un groupe de 2010 à 2015, puis depuis 2016, c'est Arka'n Asrafokor qui a vu le jour. 

Concernant le style hybride, c'est naturel, car nous avons grandi dans un milieu où il y avait toujours de la musique notamment traditionnelle, l'agbadja, le gazo, etc... mais aussi des choses plus larges. La fusion entre le metal et ces styles s'est avérée évidente. 

Elom : Nous sommes frères, donc même si j'ai rejoint le groupe plus tard, j'ai suivi le projet dès ses débuts. Moi, j'étais cependant plutôt dans le rap, nous étions deux mais l'autre partie du binôme s'est tournée vers la vidéo. C'est d'ailleurs lui qui réalise nos clips désormais. C'est donc un peu moi qui ai amené ce côté plus « rappé ». 

Tu dis que les sonorités africaines ont été une évidence, Rock ; vous imagineriez-vous faire du metal sans cela ?

Rock : Si tu écoutes un titre comme « Lost Zion », c'est en anglais et sans influences traditionnelles, c'est juste du thrash. « Prince of Fire » est plutôt du néo, et les titres extraits de notre futur album que nous jouons en live sont du pur metal également ; on ne calcule pas, c'est au cas par cas. 

Ce mélange des influences me rappelle un peu un groupe néozélandais appelé Alien Weaponry, ils ont aussi des morceaux purement thrash ou hardcore et d'autres avec leur musique traditionnelle plus tribale. 

Rock : Oui, je les connais et on nous a déjà comparés. C'est une bonne comparaison. 

 

Le chant se fait en trois langues. De l'anglais, de l'éwé, votre langue maternelle, mais aussi du français.

Rock : Pour le français, ce n'est que sur un seul morceau, « Peuples de l'Ombre ». C'est le premier morceau que j'ai composé, en 2010. Je voulais un morceau qui puisse parler à tout le monde, surtout au Togo. 

Je n'ai pas osé le dire, mais ça m'a fait penser à du Kyo sur le refrain (rires). 

Rock : (rires) oui, exactement ! En fait, au Togo, les gens ne sont pas forcément friands de musique plus violente. Il fallait ce côté plus pop, accessible, et ce morceau en français avec un refrain accrocheur était idéal. 

Comment décidez-vous de quelle partie ou quel morceau sera chanté dans quelle langue ? 

Elom : Il n'y a pas vraiment de règle, cela dépend. Parfois, tu bascules dans une langue ou l'autre car les sonorités collent à telle ou telle langue... mais ce n'est pas prédéfini. C'est naturel !

Rock : En tout cas, cela se fait directement dans une langue ou l'autre. On ne traduit pas de l'un vers l'autre, par exemple. 

Vous imaginez-vous chanter à 100% en éwé ou en anglais un jour ? 

Elom : Je pense que l'anglais sera toujours là, il colle mieux à certains passages. On ne fera pas un album à 100% en éwé, même si c'est notre langue maternelle. 

Rock : Mais dans le même temps, pour exprimer certaines choses, ta langue maternelle sera toujours plus simple. Ca vient tout seul dans ces cas. La musique traditionnelle colle aussi plus naturellement à l'éwé, bien sûr. 


Crédits photo Arka'n Asrafokor. 

Comment expliquez-vous que le metal soit un style si peu en vue en Afrique subsaharienne, notamment en Afrique de l'Ouest, votre région ? 

Elom : Le metal n'est pas encore très développé en Afrique de l'Ouest, c'est vrai. En Afrique du Nord, du Sud, en Angola, au Botswana, au Nigeria par exemple, il y a de vraies scènes, mais pas au Togo et en Afrique de l'Ouest. Mais ça commence à venir. Nous sommes les seuls dans la région à faire du metal. Il y a un groupe ghanéen, Dark Suburb, qui fait du rock, mais pas du metal. C'est vrai que c'est un peu compliqué... Mais ça va venir, car les gens se reconnaissent dans le style. Il y a des influences du terroir dans notre musique, donc on commence à attirer les gens vers ça.

Rock : Il y a toujours eu une scène rock au Togo, très active. Au Togo, tu vas au marché et à côté des tomates et des piments, tu vas trouver des CDs, du AC/DC, du Metallica. Du rock étranger, mais c'était déjà là. Cela dit, avec l'informatisation de tout et la fin du CD, les promoteurs et organisateurs de concert ont préféré se tourner vers l'organisation de concerts, mais dans d'autres styles. Même quand un concert de rock a lieu, la promotion n'est pas très bonne, les gens ne savent pas que ça a lieu.

Et assister à des concerts de gros groupes, des tournées internationales, c'est pour ainsi dire impossible. 

Rock : Oui, il n'y en a pas. Les conditions sont compliquées. 

Le Motocultor, c'est votre première scène 100% metal ? 

Elom : Je crois qu'on peut dire ça, oui. Nous avons fait les Eurockéennes l'année passée, et hier, nous étions au Cabaret Vert. Le Motocultor est toutefois notre premier festival purement metal. Nous n'avons pas encore fait le Hellfest (sourire). Honnêtement, nous sommes excités, c'est très important pour nous.

Rock : On est en plein dans le metal pur, donc on ne sait pas comment Arka'n Asrafokor sera accueilli, comment les gens vont accrocher à notre style. Mais moi je dis « enjoy », c'est tout.

J'ai cru comprendre qu'un second album était dans les tuyaux après Za Keli, qui date déjà de 2019. 

Elom : Il y a un nouvel album déjà prêt qui va sortir l'année prochaine, sur le label allemand Atomic Fire Records (Bloodywood, Angra, Rise of the Northstar, Amorphis...). Le premier album était 100% indépendant. 

Votre but dès Za Keli était-il de devenir professionnels, de vivre de votre musique ?

Rock : Oui, l'objectif a toujours été de vivre de notre musique. Tout ce que nous souhaitions, c'est que le label ne s'insère pas dans notre créativité, mais il veut justement qu'on reste nous-mêmes. Ils nous laissent créer, composer et enregistrer librement. Garder notre liberté, c'est ce que nous voulions. 

Ma dernière question est un peu plus délicate. En tant que groupe africain dans une scène metal qu'on peut savoir fermée, avez-vous déjà eu à faire face à une forme de rejet, des gens qui estiment que l'Afrique n'a pas sa place dans le metal... ? 

Elom : Du rejet, non, pas jusqu'ici. De la curiosité, une forme d'intérêt, oui. Quand on dit aux gens qu'on fait du metal africain, les gens sont curieux, se demandent bien à quoi ça peut ressembler. Mais jusqu'ici, nous n'avons eu à faire face à aucune négativité. 

Rock : Hier encore, le public était magnifique au Cabaret Vert. Nous ne sommes quand même pas un groupe connu et tout le monde moshait, dansait, c'était trop beau. C'est que du bonheur, que de la bienveillance de la part du public. 

***

Merci à Arka'n Asrafokor pour leur disponibilité et leur sympathie, et merci beaucoup au Motocultor, à Angie et Yann du service presse et à tous les bénévoles pour leur gentillesse et pour avoir rendu cette interview possible.