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Album

04 juillet 2016 - S.A.D.E

Terra Tenebrosa

The Reverses

LabelDebemur Morti Productions
styleSludge / Noise / Black Metal / Avant-garde
formatAlbum
paysSuède
sortiejuin 2016
La note de
S.A.D.E
9/10


S.A.D.E

Chroniqueur doom, black, postcore, stoner, death, indus, expérimental et avant-garde. Podcast : Apocalypse

Avec ses deux premiers albums, The Tunnels et The Purging, Terra Tenebrosa avait laissé sur le carreau pas mal de monde. Ambiances oppressantes, son massif, compositions chaotiques, sombres et torturées, esthétique malsaine, tout dans l'environnement des Suédois a quelque chose de cauchemardesque et de dément. C'est donc avec une impatience certaine que j'attendais le troisième méfait, que le groupe a décidé de sortir chez Debemur Morti, label de qualité s'il en est.

Le titre, The Reverses, et la pochette, une photographie aussi champêtre que menaçante, sont dans le pur prolongement des albums précédents, bienvenue chez vous. En guise de sas d'entrée, Terra Tenebrosa propose Makoria, une intro opaque, grinçante, pleine de murmures sinistres et de sons hostiles, autant vous dire que le groupe n'a pas perdu la main quand il s'agit de poser une ambiance. Et que dire du lancement de Ghost At The End Of The Rope ? Une pure tuerie. Le son est puissant, noir et sans concession, l'atmosphère lourde, poisseuse et pleine d'une haine illimitée. Le mix est terriblement dense, la batterie sonne organique. Rien que ce premier titre vous étouffe complétement, avant de donner une bouffée d'air (pas frais, jamais ici) en fin de parcours, où ne traînent plus que des vestiges de sonorités torturées. Et pourtant, malgré ce tableau terriblement tourmenté, quelque chose d'étonnant se dégage : Terra Tenebrosa est moins inaccessible. La patte du groupe est toujours là, son savoir-faire en terme de crasse malsaine aussi, mais une part non-négligeable des compos offre des éléments moins radicaux qu'à l'accoutumée.

Pourtant, malgré que l'avant-gardisme affiché du groupe ne soit pas aussi poussé que sur les albums précédents, The Reverses reste fascinant, perturbant et inhospitalier. Le seul autre exemple de groupe qui aurait suivi le même schéma, à savoir garder les mêmes ingrédients tout en rendant l'ensemble plus digeste pour le commun des mortels, officie dans un genre radicalement différent et s'appelle Shining. Là où le premier Blackjazz était aussi cinglé que complexe, les albums suivant sont eux plus directs, mais tout aussi intéressants. Ce The Reverses offre donc une porte d'entrée plus accessible à l'univers de Terra Tenebrosa tout en restant fascinant et oppressant. Loin de perdre en qualité avec cette approche plus "facile" (gros guillemets), Terra Tenebrosa offre de purs diamants noirs, plus polis et structurés qu'auparavant certes, mais toujours aussi pleins de folie. Marmorisation et sa lente avancée, la noirceur rampante qui s'infiltre tout au long des descentes de toms, la mélodie hypnotique qui parcours Exuvia, tout ça participe de cette aura maléfique que les Suédois parviennent à instaurer. C'est peut-être le chant qui a subi le plus gros remaniement depuis The Purging : moins d'effets complètement inhumains et un peu plus du vrai timbre de Cuckoo.

The Reverses réserve néanmoins une bonne grosse dose de démence et de cette absence de compromis qui faisaient la puissance des deux premiers albums : Fire Dances. Septième et ultime morceau de l'album, ce dernier titre ravira ceux qui auraient été déçus par la relative accalmie qui parcourt l'album jusque-là. C'est un voyage cauchemardesque de plus d'un quart d'heure que propose le groupe, un quart d'heure de mélasse sludge/noise/black sans concession et sans échappatoire. Le titre débute sur un riff terriblement entraînant (dansant ? peut-être pas, mais presque), noir au possible et avec le genre de petits détails qui tuent : une sorte de carillon démoniaque qui accompagne les descentes de toms. Si le sludge domine cette première partie, les guitares nous entraînent bien vite en terre black metal, stridentes et pernicieuses. Des effets en tous genres se baladent en fond de mix, rendant la bête encore plus dense, comme si la basse monstrueuse ne suffisait pas. Le titre s'aventure dans des contrées obscures, jusqu'à l'intervention incroyable et parfaite de Vindsal (Blut Aus Nord), grognant une litanie démente sur fond de bourdonnement terrifiant. Ici, l'avant-gardisme de Terra Tenebrosa suinte de partout, voyage dans la nébuleuse de ténèbres, accords dévastateurs et nappes floues, rythmiques lourdes, folie, folie, jusqu'à la sortie sur une note d'orgue aussi surprenante que parfaite.

The Reverses divisera assurément. Les fans de la première heure pourront trouver ce nouvel album trop facile, pas assez dense. Et c'est vrai. Mais cela ne l'empêche pas d'être d'une noirceur absolue et de parvenir à faire jaillir ces flots de délires schizophrènes qui font la renommée de Terra Tenebrosa. Et surtout cela s'entamme en rien la capacité des Suédois à être bien au-dessus de la plupart des sorties actuelles et d'accoucher d'un chef-d'oeuvre.

Tracklist de The Reverses :

01.Makoria
02.Ghost At The End Of The Rope
03.The End Is Mine To Ride
04.Marmorisation
05.Where Shadows Have Teeth
06.Exuvia
07.Fire Dances