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Metal Over Istanbul - Plongée dans la scène metal et hardcore de Turquie

lundi 17 juin 2013 - Shawn
Shawn

Anciennement responsable du webzine U-zine.org. Actuellement chroniqueur éclectique et live reporter basé à Toulouse.

Alors que la Turquie est en flamme, que son gouvernement réagit avec des manières d’un autre temps, le peuple se bat pour se faire entendre face à un premier ministre sourd et aveugle. Le peuple turque, en mal de reconnaissance se bat. Et cette bataille pour exister, cette bataille pour se faire entendre et être reconnu, les groupes de metal locaux le font depuis plus de 20 ans. L’actualité récente de ce pays, à cheval entre l’Asie et l'Europe me font replonger quelques mois en arrière lorsque j’ai suivi le groupe de hardcore toulousain Alea Jacta Est sur place pour un concert à Istanbul, ville chargée d’histoire.

Je ne peux pas vous narrer cette aventure humaine et culturelle sans vous en expliquer les raisons qui m’y ont poussé. Il n'y a que peu de temps, ignorant que je suis, j'imaginais que la scène métal s'étendait de l'Amérique (y compris l'Amérique du Sud, très friant en thrash) à l'Europe avec les origines que l'on y attribue (Death Mélo Suédois, Black Metal Norvégien ou encore les fondateur de tout ce merdier, les anglais de Black Sabbath). Bien sûr, le Japon (avec toutes leurs éditions bonus qui leur sont réservés) et dans une moindre mesure l'Océanie avec encore récemment une édition de l'Obscene Extrême dans le coin. Mais jamais, ô grand jamais, j'imaginais une seconde que la scène métal était active en Afrique ou dans les pays arabes. Certes, j'avais bien lu les dossiers Metallian sur le sujet avec des passionnantes analyses sur le métal en Iran, mais j'imaginais ce genre de scène limité à quelques 10aine d'irréductibles se battant à coup d'épée dans l'eau. Bordel que j'étais fermé ...

C'est au Hellfest que tout a commencé, en sortie de conférence de presse avec Steel Panther. J'y ai rencontré Myriam, charmante marocaine, férue de métal. Quelques bières plus tard, c'est totalement passionné que je l'écoute répondre à mes questions sur la scène marocaine, sur le festival qu'elle organise chaque année ou sur le rapport à la religion. Vous trouverez par ailleurs le résumé de cette discussion iciMyriam m'a ouvert les yeux : la scène métal était donc bien plus large que ce que j'imaginais. C'est donc à point nommé que mes amis toulousains d'Alea Jacta Est ont annoncé une date à Istanbul. Oui, Istanbul, en Turquie !! Ma foi, me disais-je à l'époque, à quoi peut bien ressembler un concert de hardcore là-bas ? Après quelques échanges avec le groupe, c'est décidé : je pars avec eux.
 

Jeudi 27 Septembre 2012

Toulouse, 13h. Je retrouve les 5 lurons d'Alea Jacta Est pour l'enregistrement des bagages. Notre bordel à fier allure : 2 cantines en fer, 1 caisse de merch, 2 étuis guitare et un pour la basse. Evidemment, tout est trop gros pour passer avec les bagages classiques, il faudra donc déposer tout ça au poste gérant les grosses pièces (en espérant le retrouver en l'état à l'arrivée. Au poste de sécurité, nous avons la surprise de voir passer le bouclier de Brennus (qui fait presque parti du décors à Toulouse), la récompense des vainqueurs du Top 14. Bref, nous voici donc Alea Jacta Est et moi à bord de l'A319 Turkish Airline en direction directe pour Istanbul. Trois heures de vol, sans le moindre pépin avec un whiskey-coca à 4000 pieds tout en écoutant Bongripper et Ufomammut. La classe quoi !


Arrivés entiers sur place, nous récupérons le matos dans un coin de l'immense aéroport d'Istanbul et rencontrons nos contacts sur place : Burak, Erdi et Erdem, tous trois membres du groupe Hatered Barricade avec qui jouera Alea 2 jours plus tard. Une heure de route sur le périphérique nous fera nous rendre compte de l'anarchie totale sur les routes (les gens ne s'attachent pas, le clignotant est VRAIMENT en option, des piétons marchent sur le périph', …) bref, les turcs sont des putain de grands malades au volant. C'est donc heureux d'être toujours en un seul morceau que l'on arrive à Pendik, ville de la banlieue est d'Istanbul, coté asiatique du pays.

Dans cette banlieue résidentielle, nous rencontrons Deniz, la copine de Burak qui nous aura préparé des boulettes de viande en guise de bienvenue. Et bordel de merde, ces boulettes envoient du bois, un vrai régal !! Pierre (bassiste d'Alea), fêtard dans l'âme, demande à aller boire un verre quelque part pour discuter. Seulement à 23h et dans une banlieue résidentielle, il n'y a plus rien d'ouvert depuis belle lurette. Direction donc l'épicerie de nuit pour faire le plein d'Efes, la bière basique turque par excellence (qui est par ailleurs bien meilleur que nos Kro ou Heineken) pour ensuite se poser sur le front de mer pour philosopher sur la culture occidentale, orientale et apprendre quelques rudiments de turc (en substance : oui, non, bonjour, je veux une bière et j’ai envie de te baiser : la base quoi).

Vendredi 28 et samedi 29 Septembre 2012

La nuit sera courte et c’est l’imam du quartier qui nous ramènera à la réalité avec son appel à la prière à 5 heures du matin. Quand la chaleur de la nuit te pousse à avoir laissé la fenêtre ouverte avant de dormir, tu maudis l’Islam tout comme tu maudis le Christ quand les cloches de nos églises nous réveillent après un samedi soir alcoolisé. Tête dans le cul, toute la fine équipe se rend à la gare TER du quartier de Pendik pour aller dans le centre d’Istanbul. L’occasion pour nous de nous initier à la culture locale avec dégustation de kebap (et sachez que ça n’a rien à voir avec ce que l’on mange en France !!).

L’après-midi du vendredi sera consacré à la déambulation dans les rues du Istanbul coté asiatique, avec ses chats de gouttière et sa propreté toute relative. L’occasion de s’arrêter gouter la Efes pression (de toute manière, il n’y a quasiment que cette bière où que l’on aille) et de fumer le narguilé. En fin d’après-midi, Vincent, chanteur d’Alea Jacta Est a rendez-vous au studio pour enregistrer un featuring avec Hatered Barricade. Pendant ce temps, Olivier (guitare), Laurent (guitare) et moi-même allons flâner sur le bord de mer à contempler le soleil couchant sur les mosquées du côté européen du pays. La sensation de sérénité, à l’opposé des événements récents et de la violence qui en a découlé est saisissante.

Le soir venu, direction Zingir, l’un des rares bar métal de l’Istanbul asiatique et rencontre avec quelques acteurs de la scène locale. La bière coule à flot … de la Efes toujours. Elle est bonne et se boit facilement, que du bonheur. La comparaison entre la France et la Turquie est au cœur des discussions et c’est lorsque l’on voudra commender du Jäger que l’on se rendra compte qu’ils n’en ont pas et qu’ils n’en ont même jamais entendu parler !! Voilà bien un breuvage qui mériterait à ce que la Turquie le découvre !

Nous sommes déjà au beau milieu de la nuit et nos hôtes nous proposent d’aller à ce qu’ils appellent une « street party ». L’évènement, en plein milieu de quartier résidentiel rassemble DJ, dessin au laser sur les façades des bâtiments. Nous y retrouvons beaucoup de personnes impliqués dans la scène métal locale. Les gens sur place sont de véritables passionnés, je serre des mains que l’on nous présente, ici un guitariste, là un organisateur de concert. Tous me disent que tout se fait sous le manteau, et que les pouvoirs publics, souvent traditionnalistes ne veulent rien entendre à propos de cette musique. Tout est donc confidentiel mais le cercle des initiés semble être solide et rodé par les années de pratique. Le milieu est chaleureux et même si la langue est une barrière à la compréhension, il suffit de parler musique pour que tout le monde se comprenne.
 

C’est d’ailleurs ce soir-là que je rencontre Selin, Duygu et Mehmet, trois personnes ultra passionnés par la scène de leur pays, se battant bec et ongle pour la faire découvrir à quiconque s’y intéresse. La première, Selin, tatouage de Phil Anselmo sur l’avant-bras, étudiant et fan de metal depuis plus de 10 ans (Down, Obituary, Amon Amarth étant ses influ principales) m’expliquera que les groupes étrangers ne passent pas souvent à Istanbul, à peine plus d’un tous les deux mois, ce qui reste peu au vue de la taille et de l’histoire de la ville. Elle me parlera du Dorock, bar métal étant le lieu à connaitre (parmi les seuls 4 bars se revendiquant rock et metal de la ville), et se trouvant juste à quelques mètres de la salle de concert ou se produira Alea Jacta Est le lendemain. Elle me parlera longtemps de l’influence de la religion sur cette culture. Elle-même se décrit comme musulmane et pratiquante et a réussi à être épanouie dans ces deux domaines, mais pour la plupart des gens, dans l’imaginaire collectif, le metal est incompatible avec l’Islam, et c’est pour cela qu’il est souvent rejeté. Elle me dira, et la phrase m’aura fait réfléchir longuement : « J’ai réussi à grandir avec l’influence de la culture européenne et de la culture islamique à la fois, elles sont complémentaires. »

Duygu quant à elle, tatouée de la tête au pied, bandana dans les cheveux au style pin-up coreuse cache bien son jeu puisqu’elle est architecte !! Se revendiquant à 100% de la scène hardcore, elle a découvert tous les groupes actuels grâce à internet, puisque la presse spécialisée locale est pour ainsi dire inexistante. C’est donc encore une fois internet qui se fait le vecteur de la connaissance culturelle. Elle me parlera longuement de la scène locale et notament des groupes Radical Noise, Pentagram et 100 Derece. Attention, le Pentagram dont il est question n’est pas le groupe de doom que l’on connait puisqu’il s’agit ici d’un groupe de heavy-thrash. Cette ambiguïté de nom a été vite résolue puisque le groupe se fait appeler Mezarkabul dès lors qu’il joue à l’extérieur du pays.
 

De gauche à droite : Selin, Dyugu et Mehmet.

Mehmet enfin, polonais d’origine turque, me donnera le contact d’une 10aine de personnes faisant la pluie et le beau temps (des orga de concert, des responsables de webzine, des membres de groupes locaux devenus célèbres à l’échelle nationale). Malheureusement, aucun d’entre eux n’a daigné répondre à mes questions envoyées sur facebook suite au voyage à Istanbul. Mehmet donc, étudiant en psycho avec 11 ans d’écoute de metal et de hardcore au compteur, sera probablement le plus volubile des trois, parlant avec passion de la scène locale.

D’après lui, le metal et le hardcore ont pris leur envol en Turquie au milieu des années 80 mais s’est réellement développé ces 15 dernières années avec l’émergence d’internet. La télévision d’état avait même consacré un reportage dans les années 80 au heavy metal.

La plupart des groupes turcs sont originaire d’Istanbul, faisant de la ville le berceau des musiques saturées du pays. Un peu à l’image de l’Amérique du Sud, c’est le heavy et le thrash qui est le plus joué. Les groupes s’inspirant principalement de leur situation sociale, renforcée avec les émeutes et le climat de défiance de ces derniers mois, qui promettent d’être de sérieuses sources d’inspirations pour les groupes à venir !!

Mehmet me parla surtout des groupes Radical Noise et Anti-Silence (maintenant disparu) qui ont joué un rôle important dans l’émergence de la scène hardcore et punk. Pour ce qui est du metal, il site rapidement Pentagram, Almora (metal sympho) et Crossfire (power/thrash) comme les groupes les plus populaires du pays. Tous comme mes deux autres interlocuteurs, il me parlera longuement des bars Zingir (coté asiatique), où nous étions il y a peu et le Dorock (coté européen), que nous verrons le lendemain. Il déplore cependant le peu d’infrastructure et le peu de budget dont disposent les organisations, ce qui complique grandement la venue des groupes attirant du monde. Cercle vicieux dont il est dur de sortir …

Le lendemain, toute la fine équipe nous a fait visiter la partie européenne de la ville, bien plus touristique et offrant des grandes rues commerçantes. Seulement, dès lors que l’on ose s’aventurer dans des rues transverses, on se rend vite compte que les grandes artères ne sont que les facades du pays, les lieux proprets pour les touristes, alors que l’arrière-pays vit plus rudement. Quoi qu’il en soit, c’est avant tout les boutiques de cymbales (dont la qualité turque est renommé à l’international tel les Zildjian ) qui nous attirerons et où le batteur d’Alea Jacta Est ressortira les poches vides mais la besace pleine.

L’après-midi, c’est le mode touriste qui primera avec la visite des extérieurs de la Mosquée Sainte Sophie (initialement une basilique construite par les Croisés, et récupérée par l’Empire Otoman) et de la Mosquée Bleue (l’une des plus grandes au monde). C’est en contemplant ces deux bâtiments se faisant face, à 300 mètres l’un de l’autre que j’ai pris pleinement conscience de la culture de la ville, chargée d’histoire. Anciennement Constantinople, puis Byzance, les pavés que l’on foule sont les témoignages de siècles d’histoire, de Croisades, de combats sur fond de religion. Le passif historique de la Turquie est riche, et il constitue un terreau fertile aux groupes de metal, en termes d’inspiration.
 

Suite à ces quelques moments de réflexion, interrompu par l’appel à la prière du soir (en stéréo avec l’imam des 2 mosquées se répondant), direction le DoRock dont on m’avait tant parlé. Rien à voir avec le Zingir de la veille, ici c’est du gros, du lourd. Preuve en est l’impressionnante rangée de Harley-Davidson garées devant le bar, et le rassemblement de Hells Angel qui discute à l’entrée. C’est presque l’image que l’on ne s’imagine que dans les films, mais pourtant, tout est réel. Peu le temps de s’attarder dedans que le groupe doit rejoindre la salle de concert, à quelques mètres de là pour le soundcheck.

Le concert du soir me confirmera que le public d’Istanbul est bien un public de passionné, se donnant à fond dans le pit et n’hésitant pas à dépenser quelques lires (la monnaie locale) pour un teeshirt ou un album. Une fois de plus, beaucoup d’entre eux seront enchantés de discuter de la scène locale avec le curieux français que je suis. Cette proximité, ce besoin de reconnaissance, cette ouverture est révélatrice de cette scène, enclavée, underground mais toujours active et bouillonnante, n’attendant que l’élément déclencheur à son expansion. Espérons que les évènements récents puissent y contribuer.

Le retour du lendemain sera plus que pénible tant ces 3 jours ont été formateurs, instructifs. On ne peut que repartir humble face à la passion qui anime les acteurs metal locaux, qui les pousse à continuer de vivre pour et par leur passion. L’occident aurait beaucoup à apprendre de cette humilité, de ce soutient, qui prouve plus que jamais que le hardcore, tout comme le metal est une grande famille, d’autant plus dans l’underground.

Je ne peux pas terminer ce papier sans remercier tous ceux qui y ont contribués, de près ou de loin. Merci à Myriam pour m’avoir ouvert les yeux sur la scène des pays arabes. Merci à Alea Jacta Est et particulièrement à Olivier pour avoir rendu ce voyage possible. Merci à Deniz, Burak, Erdem et Erdi pour l’accueil chaleureux et leur hospitalité sans limites. Merci enfin à Selin, Duygu et Mehmet pour avoir partagé leur connaissance de la scène locale.

Plus d’info sur les groupes turques :

http://www.metalunderground.com/bands/country/Turkey/
http://rateyourmusic.com/list/Poohkali/the_very_best_turkish_metal_bands