
Compte groupé de la Team Horns Up, pour les écrits en commun.
Otter : Il y a de ces groupes qui, malgré les ingrédients pour la bonne recette, percent difficilement en dehors de leur aire linguistique. C’est le cas du trio allemand de post-hardcore Fjørt qui, avec une discographie forte de désormais six albums, ne s’est produit qu’en Allemagne et en Autriche. La formation qui n’a pas bougé depuis ses débuts, avec Chris Hell (guitare, chant), David Brings (basse, chant clair, back) et Frank Schophaus (batterie), s’inscrit depuis 2012 dans ces groupes qui mixent habilement les codes du post-hardcore, des textes engagés emprunts de l’histoire de leur pays natal et des éléments plus proches de la scène alternative et post-rock.
Tout en restant convenu dans son genre, l'évolution des albums et des années se ressent, depuis des débuts plus proches du screamo très dissonant jusqu’à ce cru 2026 avec une production plus léchée qui s’éloigne du DIY des origines. On retrouve Joe Jaquin et Beray Habip, respectivement au mastering et à l’enregistrement, connus outre-Rhin pour leur travail avec des groupes comme Death by Gong, Kind Kaputt ou encore mes chouchous de Sperling. Cette production plus moderne, le chant clair de David, plus présent qu'auparavant, ainsi que les longs ponts instrumentaux nourris au post-rock rendent l'album plus accessible aux scènes mainstream post-hardcore, voire metalcore. On notera d’ailleurs quelques apparitions d’anglais et de français dans les paroles.
Pour ce qui est de l’ambiance et du propos, le cadre est posé avec le cynique titre belle époque et sa pochette brute et industrielle. À l’écoute, le son est gras, lourd et teinté d’une sensibilité noise pour la guitare et la basse. La batterie, quant à elle, navigue dans ce brouillard avec une frappe claire, voire chirurgicale. Dès le premier morceau, « Messer », qui martèle cette sentence en outro, le ton est donné : « Belle époque, Pechschwarz-Ära » (Belle époque, ère noire comme du charbon).
L’engagement politique est central dans l’identité du groupe et si la langue germanique ne vous rebute pas, il me paraît important de s’y attarder un peu. « Mir », track au tempo lancinant, multiplie les références sur l’actualité avec ce couplet : « Absaufen an Europas Rändern Pushbacks und Applaus » (Noyés aux confins de l’Europe / Refoulements et applaudissements) et quelques name-drop délibérés : Frontex, DGzRS, Orban, Merz et le conflit dans le Donbass. En miroir, le plus doucereux « aer » s’attarde surtout sur l’épuisement militant, et le flot inlassable de nouvelles anxiogènes qui amène petit à petit à la complaisance : « Stay steady, Stay steady and comfortable » et en allemand « Münder versuchen, noch einmal zu sagen Niemals so sein, nie wieder klein » (Ne plus jamais être ainsi, ne plus jamais être petit / Les cris s'évanouissent dans la vapeur des machines »). Un parallèle à « l’effet témoin ».
Ce duo de chansons a par ailleurs été choisi pour une live session :
Le titre « 43 », premier single sorti, n’est pas en reste. Lui qui avait marqué les esprits par son clip et ses paroles ne dissimule aucunement les mentions directes aux atrocités de la Seconde Guerre mondiale. C’est sur un blast beat et avec un scream débordant de désespoir que les horreurs sont criées avec la peur qu’elles ne soient pas évitées à l’avenir. « Wir leben in Hakenkreuzzeiten / La résistance, Zeit, euch zu zeigen » (Nous vivons à l'époque de la croix gammée / La résistance, c'est le moment de vous montrer).
Mais, personnellement, c’est « 22:30 » qui a fini de me convaincre sur la qualité de cet album, probablement pour cet aspect plus post-rock et sa très longue montée en pression avant un break libérateur. Et ce n’est pas sa critique sur le FOMO et le consumérisme qui me laissera de marbre. Avec un spoken word qui renforce la dimension introspective, le narrateur met en avant cette éternelle comparaison avec les autres et le vide qu’on peut rencontrer les dimanches soirs à 22 h 30.
On aurait pu croire que les sujets tournaient uniquement autour de notre triste actualité, mais quelques morceaux sortent de ce carcan pour parler de choses plus personnelles, plus impalpables. Avec « Kalie » par exemple, sur un style rock noise plus ténu, le sujet de l’auto-sabotage est abordé. Dans un français presque impeccable, la formule « bonjour tristesse » est clamée avant d’expliquer que l’éloignement avec les autres est parfois dû à ses propres démons ; une spirale infernale tristement lucide.
L'album se termine sur le duo « Yin » et « Nacht », deux chansons qui se font écho. La première dépeint l'épuisement complet et l'autodestruction (avec ce pont très évocateur « Bis das Material versagt », NDT : Jusqu’à ce que le matériel lâche), tandis que la seconde vient rompre avec le pessimisme et l'obscurité accumulés. L'allégorie est simple, la nuit tombe et c'est le narrateur qui le décide, par fatalisme. À quoi bon [continuer] après tout ?
« Es wird Nacht
Ich hab' es keinem erzählt, ich bleib' mal lieber hier drin
Und ich hab' keinen Wunsch mehr frei
Sie stürzt jetzt ab. »
(NDT : La nuit tombe
Je n'en ai parlé à personne, je préfère rester ici
Et je n'ai plus aucun vœu à formuler
Elle s'écrase maintenant)
Il n’y a que « Hertz » qui, malgré des qualités musicales, a du mal à s’intercaler après un « Messer » très engageant et un « 43 » très puissant. Le sujet est moins clair et sa durée de seulement 2 min 20 rend son placement dans la tracklist un peu maladroit. On pourra tout de même apprécier son outro en feu d'artifice.
Vous l’aurez compris et même si ce n’est pas quelque chose d'inhabituel dans ce style, cet album n’est pas des plus réjouissants dans ses sujets. Fjørt a toujours dénoncé son présent dans ses créations, et ce n’est pas belle époque qui va déroger à cette habitude. On peut reprocher quelques gimmicks un peu lourds, comme avec ces multiples références appuyées, ou quelques allégories un peu poussives. La structure n’en reste pas moins cohérente et si le post-hardcore peut parfois être épuisant à l’écoute (surtout ici avec 46 min), le groupe propose plusieurs respirations bienvenues avec des morceaux plus conciliants et des thématiques plus introspectives. Pour ces raisons, ce 6ᵉ opus va de mon côté continuer à tourner régulièrement et je croise les doigts pour qu’ils passent en France dans les prochaines années. Pourquoi pas avec Birds in Row ?
Tracklist :
- Messer
- Hertz
- '43
- Kalie
- Mir
- Aer
- Rott
- Danse
- 22:30
- Yin
- Nacht





