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Album

10 mai 2026 - Rodolphe

Lyrre

Nothing is Promised

LabelIndépendant
styleHurdy-gurdy metal
formatAlbum
paysPologne
sortiemai 2026
La note de
Rodolphe
8.5/10


Rodolphe

La caution grunge du webzine.

Michalina Malisz a été élevée à bonne école. Eluveitie est cet institut qui, depuis sa fondation, a accueilli dans ses rangs sept joueuses et joueurs de vielle à roue, cet instrument à cordes frottées millénaire, principalement usité en Europe dans les milieux du pagan folk et des musiques néomédiévales. « En 2014, j’ai commencé à apprendre [la vielle] en pratiquant leurs chansons », écrit-elle sur son site internet. En outre, l’artiste marcha dans le sillon d’Anna Murphy qu’elle remplaça durant six ans, en prenant congé d’Eluveitie pour développer son projet, « à l’approche de la trentaine ». Il semble également que les contraintes liées à l’exercice des tournées mondiales, associées au désir de transmission, aient mûri ce choix qu’elle commentait en juillet 2022 sur les réseaux sociaux. D’une pierre, deux coups, la musicienne d’origine polonaise créa Lyrre avec son mari, Piotr Martuś, guitariste de Netherfell, et par ailleurs luthier ; en parallèle, elle utilisa leur musique comme vitrine pour promouvoir les activités d'Ancestore, une boutique en ligne proposant entre autres à la vente des vielles à roue. Ou plutôt devrait-on remettre au goût du jour sa traduction espagnole, « organillos », car son étymologie révèle très précisément l’historicité, voire les particularités de la vielle (polyphonique, d’un registre « sacré », et fonctionnant grâce à une source d’énergie ininterrompue, à l’instar de l'orgue ; une conception que concrétise l'existence de la vielle organisée), ainsi que sa centralité, lorsqu'elle est intégrée à un corps d’instruments plus conventionnel. Avec Not All Who Dream Are Asleep, son importance était davantage suggérée qu'étayée : Lyrre tâtonnait, se demandant vers quelle vision du folk atmosphérique s'ancrer. La direction artistique semble avoir été tranchée sur Nothing is Promised, qui s’inspire librement des covers – alternatives – que Michalina publiait il y a deux ou trois ans (Thirty Seconds to Mars, Linkin Park, Evanescence).

En témoigne la durée de Nothing is Promised, les Cracovien·nes flirtent, bis repetita, avec le format EP pour un total d’à peine plus de trente minutes. À la différence que le groupe exploite mieux les qualités de sa musique, en se raccrochant au metal : pareil à Apocalyptica troquant ses guitares contre des violoncelles, Lyrre tente adroitement de « faire riffer » la vielle à roue. Le son bourdonnant qu’elle produit, qui se dissémine dans la musique comme du pollen, en des flux hétérogènes, pare, de façon circonstancielle, certains morceaux d’une crasse empruntée au black metal (le final d'« Orchard » ou « The Well » exaltant ce sentiment par l’utilisation de la double pédale). Ces sections-là bousculent parfois le caractère éthéré, cinématographique de la production, que revendique pleinement le groupe. Ici, les cordes se gardent des travers d’une concurrence à celle ou celui qui réalisera le meilleur solo ; la guitare et la vielle sont complémentaires ; leur énergie s’auto-alimente, et l’on ne peut s’empêcher de penser que les liens du cœur, entre Michalina et Piotr, ne sont pas étrangers à cette impression.

Il est peu aisé de qualifier ce deuxième album en termes de genre musical, tant Lyrre brouille les pistes : ainsi, si les réflexes de composition évoquent à de très nombreuses reprises le Lacuna Coil historique (jusqu’à Karmacode) dans sa dimension gothique, ce qui est flagrant sur les très lunaires « Still Human » et « Eos », le timbre de voix chamanique de la vielliste ajouté à son accent anglais d’Europe centrale, autant que son chant instinctif, renvoient au folk metal. De manière générale, les Polonais·es musclent leur style et la nature même des ballades s’en trouve changée. « Ephemeral » déploie des mélodies obsédantes, voire lancinantes, appuyées par une section rythmique qui marque davantage les notes ; déshabillée du chant et de ses refrains, sa conclusion (instrumentale, donc) s’avère très métallique. Le quatuor prolongera cette dynamique sur les deux derniers titres à travers des accélérations de rythme, de la saturation, et des voix d'hommes criées, dont un scream, exécuté en binôme. Pour autant, pas de quoi noircir le tableau : la musique de Lyrre est poétique (un pléonasme ??) et accessible ; elle « coule » à l’oreille. Tout au plus pourrait-on la dire brouillardeuse. 

« Like fading echoes and summer days
We're only here for a while
Like dancing shadows, we're all ephemeral.
»

Grâce à Nothing is Promised, le groupe assoit le talent qui est le sien, tandis que l’on craignait qu’il s’égare. À titre de comparaison, Cellar Darling (le projet d’Anna Murphy) peinait à convaincre, car livrant une musique un peu longuette et surtout trop incarnée ; au contraire, Lyrre produit un album engageant, équilibré et entêtant (« Orchard », « Eos », « Ephemeral », etc.).

 

Tracklist :

  1. Nothing is Promised
  2. Still Human 
  3. Orchard 
  4. Eos
  5. Ephemeral
  6. The Well
  7. Oracle