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Album

25/02/22 - ZSK

Creature

Eloge De L'Ombre

LabelI, Voidhanger Records
styleBlack Metal avant-gardiste
formatAlbum
paysFrance
sortienovembre 2021
La note de
ZSK
8.5/10


ZSK

"On est tous le boomer de quelqu'un d'autre."

En termes de Black-Metal qui sort des sentiers battus et s’aventure sur les terres de l’avant-garde, tout en repoussant les limites de la personnalité et de l’originalité, il y a de quoi faire au sein de la scène française. On pourrait prendre masse d’exemples mais attardons-nous déjà sur ce nouveau challenger qu’est Creature (à écrire sans le é, visiblement). Nouveau ? Pas totalement non plus. On pourrait croire que c’est une nouvelle trouvaille du label I, Voidhanger mais son précédent opus, Ex Cathedra (2020), était déjà dans les griffes de l’inimitable label italien. Eloge De L’Ombre n’est pas non plus son deuxième album, ni même son troisième, mais… son quatrième, déjà. Déjà, et c’est ce qui nous fait aussi penser que Creature vient à peine de débarquer, car il a tout simplement sorti… quatre albums en quatre ans. Et tout ceci, en étant tout seul à bord, vu que derrière la Creature se cache le Breton Raphaël Fournier. Depuis Inquiétudes (2018), le projet pratique donc un Black-Metal taxé de « progressif » assez difficile à classifier à identifier, avec un son assez terreux, un chant plutôt singulier et des paroles à 100% en français. Contes Funèbres (2019) avait permis à Creature de continuer dans cette voie mais c’est avec Ex Cathedra que le projet avait entamé son évolution, avec un aspect plus épique appuyé par pas mal de synthés mais aussi des cuivres. Il n’empêche qu’avec son enrobage sonore si particulier et son chant généralement rocailleux, Creature est difficile à comparer à d’autres choses, et semble bien seul dans son délire, ce qui n’est pas une mauvaise chose bien au contraire. Mais, comme avec tout projet estampillé « avant-gardiste », il faut adhérer à la vision de l’artiste. Ex Cathedra était déjà du genre à prendre ou à laisser, et comme Raphaël est motivé et productif, on se dit que ce n’est pas prêt de changer. Et Eloge De L’Ombre d’arriver…

Il va déjà falloir oublier presque tout ce qui avait été fait sur Ex Cathedra car Creature va encore ici faire un sacré bond en avant. Et logiquement, faire évoluer pas mal de choses, et même en changer. Ce qu’on retrouve de ce que Creature faisait avant, c’est davantage toujours les mêmes choses : le son global des grattes et le chant particulier en français. Pour le reste, Eloge De L’Ombre franchit la frontière d’une certaine forme de modernité. Visuellement comme musicalement, avec cette (superbe) pochette très remarquable d’ailleurs, comme une façon d’affirmer une nouvelle identité d’ailleurs. Finis les synthés assez spéciaux et les cuivres de Ex Cathedra, dès l’ouverture sur le court "Venin", Creature prend une tournure plus directe, avec même des riffs flirtant allègrement avec le… Metal Indus. Ceux qui connaissent Creature depuis le premier album reconnaîtront malgré tout le style, mais en seulement 3 ans, il a déjà sacrément évolué. "Conscience Mécanique" entérine donc déjà le Creature v.2021, avec un riffing plus remuant et puissant, et des divers synthés encore plus originaux qu’avant. Et toujours ce chant rugueux, qu’il va falloir aimer, en plus des paroles (la plupart du temps très intelligibles) plus ou moins poétiques, un brin philosophiques par moments, se tenant à la frontière entre le pertinent et le « edgy », ce qui en fera probablement tiquer certains. Creature gagne aussi en efficacité, ce qui va d’ailleurs lui permettre de trouver un nouveau public dont j’avoue à ce moment faire partie. C’est que cette Eloge De L’Ombre va s’avérer être très riche et créative, explorant de nouveaux horizons, trouvant une versatilité insoupçonnée et multipliant les nouvelles idées au minimum intéressantes, au mieux révolutionnaires. Cela commence d’ailleurs dès "Météorite", qui ose un développement atmosphérique très prenant, accompagné d’un chant clair très touchant, Raphaël repoussant déjà ses propres limites vocales, avec des paroles inspirantes (« Regarde tous ces gens / Souffrant réellement / Crois-tu que ton cas / N’est pas futile ? »). Le final plus percutant s’avère déjà magistral, et on se dit que l’on tient vraiment un truc. Creature vient de faire réellement et définitivement son entrée dans le microcosme du Metal français le plus aventureux et avant-gardiste, et Eloge De L’Ombre va être une grande réussite.

"Noire" poursuit le voyage dans le monde de plus en plus onirique de Creature, avec cette fois-ci des touches d’Arcturus, un côté rêveur très accrocheur, de belles mélodies et de jolis synthés, et des paroles… auxquelles il va falloir adhérer (« La Lune est à l’envers / Pourtant on se tient debout »). Mais Eloge De L’Ombre présente vraiment une large palette pour que tout le monde y trouve son compte. A commencer par "L’Empire des Singes", où les variations sont légion (riffs plus modernes et saccadés, chant plus rauque, synthés volontairement plus pompeux), et où l’efficacité nouvelle de Creature fonctionne à merveille. Et un morceau comme "Maussade" trouve déjà un bel équilibre au milieu de tout ça, avec quelques moments franchement formidables. Notons aussi que ce n’est nul autre que Baard Kolstad (Leprous, ex-Borknagar) qui tient la batterie sur Eloge De L’Ombre, ce qui a ajoute une belle touche technique et encore plus d’efficacité. Creature se pose néanmoins le temps du 100% atmosphérique "Alternative", respiration certes un peu longuette mais qui nous permet de nous poser avant d’aborder la suite, car elle va être particulièrement surprenante… Car c’est là qu’arrive(nt) "Les Fragments", de très loin le morceau le plus original de l’album (quoique). Dès les premières secondes, Creature ose quelque chose d’encore plus radical : instru piano/basses (ce morceau n’est que très peu Metal), et surtout chant ouvertement rappé, avec un flow accrocheur en plus. Et ce n’est que la partie immergée de l’iceberg vu que se succèdent ensuite une farandole de passages vocaux très versatiles, et diverses envolées symphoniques avec un final royal. Une piste, à nouveau, au minimum intéressante, au mieux carrément révolutionnaire, même si encore une fois il faudra encaisser les paroles qui en dérouteront plus d’un (« J’aperçois le monde au travers d’un kaléidoscope défectueux / Parbleu / Comme un daltonien devant un Matisse comme un cartésien devant Dieu / Si triste »). Creature dépasserait presque les bornes, mais le résultat est détonant et franchement réussi. Et ce n’est pas fini !

Creature a encore quelques surprises dans son florissant répertoire, même si l’on en reste encore sur du Metal avec notamment "Est-ce que tu Danses?", morceau le plus rapide et tranchant de l’album (avec même des passages franchement headbanguants et un splendide solo), et même dans un registre plus salvateur Creature excelle sans mal ; puis le final "Rétrograde", légèrement plus Electro et qui évoque pas mal de noms du Metal d’avant-garde pour une conclusion dynamique et flamboyante, aux compos très inspirées. Avant ça, Creature explore encore pas mal de voies, notamment pour ce morceau à nouveau très singulier qu’est "Pas le Même", s’adonnant à une sorte de Metal très aérien et épique avec des synthés en mode émission TV de voyages. Mais l’autre surprise de Eloge De L’Ombre sera son inattendu morceau-titre. Si "Les Fragments" laissait entrevoir des touches de Rap, ici ça sera tout simplement le cas de la totalité de la piste. Un Rap plutôt dark, posé et quelque peu orchestral dans les instrumentations, interprété au micro par un certain J. Pour les connaisseurs et selon mes chers collègues experts en la matière on pourrait y trouver des influences dans les productions de Flem (Django, Freeze Corleone…) voire l’album Ténébreuse Musique (le tout en version *tousse* « éclatée » *tousse*). Dans le melting-pot de Creature, il va donc falloir s’y retrouver. Quoi qu’il en soit hormis ces écarts, Eloge De L’Ombre est un sacré album, pas facile à aborder ni à digérer, qui apporte encore une pierre à l’édifice très complexe du Metal avant-gardiste français. Grossièrement niché entre Arcturus, Smohalla, Pensées Nocturnes voire même Diapsiquir s’il faut vraiment citer des noms, Eloge De L’Ombre est un bel OMNI qui consacre Creature de manière fracassante, qui a finalement toute sa place dans le catalogue de I, Voidhanger même s’il est parfois aux antipodes de certaines de ses autres signatures. Un album passionnant, alternativement planant et agressif, qui regorge de moments osés et intrépides, d’une vivacité souvent insoupçonnée et bardé de morceaux incroyables. Le tableau est donc épatant et complet, la performance est au rendez-vous, et si les 3 premiers albums étaient bancals sur certains points, l’ensemble est ici maîtrisé même si l’intégralité de ce qui est proposé risque fortement d’être diversement appréciée. Mais il y a ici du talent, de l’audace, et in fine, beaucoup de réussite alors que vu les ingrédients, ce n’était pas gagné d’avance. Quatre albums en quatre ans et au bout, la révélation d’une personnalité affirmée et plus qu’une simple curiosité. La Creature est sortie de sa tanière…

 

Tracklist de Eloge De L'Ombre :

1. Venin (2:00)
2. Conscience Mécanique (4:26)
3. Météorite (5:32)
4. Noire (3:48)
5. L'Empire des Singes (4:33)
6. Maussade (4:44)
7. Alternative (5:22)
8. Les Fragments (5:27)
9. Est-ce que tu Danses? (4:29)
10. Pas le Même (4:04)
11. Éloge de l'Ombre (3:49)
12. Rétrograde (4:08)