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Album

14/10/20 - Matthias

Emyn Muil

Afar Angathfark

LabelNorthern Silence Productions
styleEpic Black Metal
formatAlbum
paysItalie
sortieseptembre 2020
La note de
Matthias
7.5/10


Matthias

Renégat.

Peut-on juger du talent d'un artiste à l'aune de la notoriété d'un autre ? Je sais, présentée comme cela on dirait une question absconse sur laquelle se jouerait le destin d'un étudiant en philo' mais elle n'en demeure pas moins pertinente ; on a tous vu le succès d'un groupe provoquer l'apparition d'une série de projets oscillant entre la libre inspiration et le plagiat éhonté. On peut évidemment citer Mgła, formation déjà culte qui a bien involontairement donné naissance à toute une génération de groupes plus cagoulés que réellement inspirés.

Plus difficile à cerner est le lien entre Emyn Muil et Summoning, justement car Saverio Giove, le barde des Apulies qui chante les vertes collines bordant l'Argonath, assume parfaitement la part d'inspiration qu'il doit au mythique groupe autrichien. Il serait donc mesquin de lui reprocher de composer un black metal épique survolé de claviers et entièrement consacré à l’œuvre de J.R.R. Tolkien, d'autant qu'il s'inspire principalement des âges les plus reculés que le maître a contés, et non des Guerres de l'Anneau. Et puis surtout, il le fait bien : les deux premiers albums d'Emyn Muil me plongent presque aussi aisément dans les brumes qui recouvrent d'un voile pudique les tragédies des Elfes que Summoning ne m'avait englouti dans les désolations d'Udûn ou de Gorgoroth. Bref, malgré des liens de sang très forts avec le groupe de Protector et Silenius, la carrière d'Emyn Muil mérite quand même d'être jugée sur sa qualité propre, d'autant qu'avec Elenion Ancalima, sorti en 2017, on pouvait percevoir un style qui s'affranchissait, certes timidement, de celui du mentor.

Pourtant, je ne partais pas très emballé pour cette nouvelle aventure, un déjeuner dans chacune de mes nombreuses poches, avec cet Afar Angathfarkau nom aussi anguleux que son visuel est contrasté. Car je n'ai que très moyennement accroché à "Halls of the Fallen", le premier morceau révélé, qui est aussi le premier de l'album si l'on omet son intro' éponyme. Non pas qu'il soit raté ; mais de son titre à sa - très - longue mélopée parmi les tumuli, il n'apporte vraiment pas grand-chose de nouveau dans le style. Par contre, dès les premières mesures de "Noldomírë", quelle transition ! Une poignée de notes pour accompagner une voix féminine aussi douce que triste et nous conter la fatalité qui s'abat sur d'anciennes dynasties. Au-delà du black metal, fut-il épique ou atmosphérique, c'est aussi par son aspect dungeon synth qu'Emyn Muil forge ces ambiances qui rendent si tangibles les mythes. Plus terre à terre et - forcément - orientalisante, "Heading Eastward" reprend une rythmique saccadée et martiale pour un résultat aussi splendide que (sur)prenant qui n'aurait pas juré dans l'un des albums les plus emblématiques du Summoning des années 90, mais Saverio Giove n'oublie pas d'ajouter sa marque à ce vrai chef-d’œuvre avec la présence discrète, mais envoûtante de cette voix, osons écrire d'elfe, accompagnée de flûtes et de cymbales et qui semble se soustraire indéfiniment au guerrier qui s'enfonce de plus en plus loin dans les désolations.

Ces deux morceaux suffiraient à faire de Afar Angathfark un album réussi, mais Emyn Muil arrive encore à transformer l'essai avec un imposant "Where the Light Drowns" dont les changements d’atmosphère s’enchaînent sans qu'on y prête garde. L'album pâtit de quelques longueurs, et force est de constater que le barde a finalement opté pour la continuité, tant par rapport à ses œuvres personnelles qu'à celles d'un âge où le monde était plus jeune. C'est un choix qu'on peut regretter, mais qu'il faut apprendre à respecter. D'autant quand le résultat est aussi réussi ; Emyn Muil trace certes son chemin dans l'ombre d'un titan de pierre, mais en faisant preuve d'un talent plus assuré qu'une légion de tous ces groupes de black metal qui oscillent entre épique et atmosphérique !