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Album

19/03/20 - Matthias

Malokarpatan

Krupinské ohne

LabelInvictus Productions
styleBlack Metal
formatAlbum
paysSlovaquie
sortiemars 2020
La note de
Matthias
8/10


Matthias

Renégat.

Il y a des albums auxquels on tend une oreille par inadvertance, vaguement attiré par un visuel ou un nom intriguant, pour finalement se demander comment on a pu passer si longtemps à côté de tels chefs-d’œuvre. Nordkarpatenland, le second album de Malokarpatan, fait pour moi partie de ce lot si particulier. En dix décharges d'un Black Metal quasiment primitiviste, les Slovaques avaient brossé un tableau plus dionysiaque que bucolique de leur pays quand, à travers les brumes de la pálenka, le moindre bosquet semble abriter une stryge à l’affût.

Mais Malokarpatan n'est pas juste un énième groupe slave célébrant les vertus de l'ethnie et du territoire ancestral, et encore moins une bande de soiffards chantant l'alcoolisation à outrance sous prétexte folklorique. Non, cette formation est à prendre avec le plus grand sérieux, malgré la folie qu'elle distille. Car si Malokarpatan s'inspire des légendes des Tatras, c'est pour dévoiler les aspects les plus sombres de ces récits qui traversent le temps et la vie de villages d'apparence si paisible sous le soleil montagnard. Dès que tombe la nuit, la rude hospitalité peut à tout moment virer aux bacchanales sanglantes dans les vapeurs de divers tord-boyaux, tandis qu'à la folie qui habite les chaumières répondent les dangers d'espaces sauvages imprégnés de magie noire. J'ose peut-être une comparaison osée, mais l'ambiance d'un album de Malokarpatan me rappelle un peu celle des jeux The Witcher, à la fois pour les références au folklore slave que par le refus du manichéisme ; entre le loup-garou et certains humains, difficile de décider qui est véritablement monstrueux. Mes attentes atteignaient donc des sommets pour ce troisième album : le groupe réussirait-il à synthétiser de nouveau cette alchimie parfaite entre un récit subtil et une construction musicale qui se gausse des fioritures ?

Première surprise d'une longue série : alors que Krupinské ohne dure encore moins longtemps que l'album précédent, il aligne cinq longs morceaux oscillant entre 7 et 13 minutes. L'introduction de "V brezových hájech poblíž Babinej zjavoval sa nám podsvetný velmož" me rappelle les compositions de Basil Poledouris époque "Conan the Barbarian", mais aussi certains morceaux de Bathory dès que la voix de HV, guitariste originel s'étant emparé du micro, se fait entendre ; cette transition s'accomplit sans la moindre anicroche. Nous ne sommes pas à la moitié de ce morceau-fleuve quand la guitare lance une charge qui semble se prolonger jusqu'au crépuscule avant de céder la place à une valse macabre aux abords d'une fosse commune. Étrange composition, mais ô combien passionnante !

Les deux morceaux suivants, véritables sarabandes effrénées, dérouteront moins celui qui est familier des œuvres précédentes du groupe, bien que là encore, de mystérieux passages instrumentaux viennent renforcer le sentiment d'osciller d'un côté et de l'autre de la frontière entre monde tangible et surnaturel. Une ambiance fantastique qui se fait plus oppressante dès les premières mesures de "Filipojakubská noc na Štangarígelských skalách". Plus mid-tempo, toute proportion gardée, ce morceau me fait penser à la version originale d'un conte populaire, dont le dénouement peu conforme aux Lumières aurait rebuté les frères Grimm, sans parler du vieux Walt, comme une longue descente vers la folie et la mort pour tenter vainement de leur arracher une victime. "Krupinské ohne poštyrikráte teho roku vzplanuli" arrive encore à me prendre par surprise avec ce refrain hurlé d'un chant clair qui me rappelle... Motorhead ?!? C'est probablement fortuit, mais si j'avais dû imaginer comment Lemmy aurait chanté en slovaque, je serais probablement arrivé à un résultat assez proche.

Et c'est ainsi que s'achève, brutalement peut-être, un Krupinské ohne aussi dense qu'épuisant. Car cet album n'est pas d'un accès facile ; la barrière de la langue reste solide, et mes impressions sont peut-être totalement à contre-courant du message espéré. Reste que c'est avec un certain plaisir que je constate que Malokarpatan n'a pas choisi le chemin le plus aisé pour ce troisième album, alors que le précédent avait fortement contribué à faire connaître le groupe. Avec ces cinq compositions, Krupinské ohne reprend le même bagage culturel, mais l'enrichit tant de sonorités venues du cinéma fantastique ou horrifique que de la musique baroque, faisant de l'album une progression ininterrompue de l'aube à la nuit noire, et de la lumière aux ténèbres. Krupinské ohne n'est certes pas un plaisir pour néophyte, mais pour qui peut apprécier une œuvre qui remet dos à dos des ressentis supposés irréconciables, Malokarpatan nous livre là un très grand cru !

Setlist:

V brezových hájech poblíž Babinej zjavoval sa nám podsvetný velmož

Ze semena viselcuov čarovný koren povstáva

Na černém kuoni sme lítali firmamentem

Filipojakubská noc na Štangarígelských skalách

Krupinské ohne poštyrikráte teho roku vzplanuli