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jeudi 18 juillet 2019 - S.A.D.E

Neurosis + YOB + Kowloon Walled City

Bataclan - Paris

S.A.D.E

Chroniqueur doom, black, postcore, stoner, death, indus, expérimental et avant-garde. Podcast : Apocalypse

En tournée européenne durant l'été, Neurosis a embarqué YOB dans ses pérégrinations sur le Vieux Continent pour une affiche tout à fait délectable et riche en gras saturé. Et nous étions pas trop de deux pour profiter du buffet.

Kowloon Walled City


S.A.D.E : Et en plus du groupe de Mike Scheidt, les patrons du Postcore ont invité Kowloon Walled City pour ouvrir le bal. Je découvre le trio californien sur scène ce soir et je ressors à moitié convaincu par leur musique. Très efficace sur les parties mid-tempo bien ronflantes, le groupe peine à être intéressant sur les passages plus lents et lourds qui, malheureusement, composent plus de la moitié des titres proposés ce soir. Les riffs sonnent un peu pauvres et vides lorsque le tempo est ralenti. Mais la barrière principale pour moi sur ce set sera la voix : un peu écorchée avec de vagues mais perceptibles relents screamo, je trouve ça complètement en désaccord avec la musique grave et épaisse sur laquelle s'appuie le chant. Il y a bien quelques passages où le groupe parvient à m'entraîner à grand coup de ternaire façon locomotive mais globalement j'ai du mal à entrer (et à rester, surtout) dans le set. Le reste de la salle (encore loin d'être pleine) semble assez convaincu par l'énergie des trois Américains, et on ne peut certainement pas leur enlever ça, leur plaisir communicatif de jouer ce soir.

Thirsty : Honnêtement, j'ai été un poil déçu initialement par l’annonce de cette première partie et de ce groupe dont j'ignorais l’existence. Nos amis british ont eu droit aux implacables anglais de Godflesh et les Italiens à Ufommamut pour cette tournée européenne. Ma jalousie était grande mais finalement passagère. Après un début de concert assez timide et un public peu réceptif, je me suis plongé plutôt aisément dans la musique des Californiens. Comme gage de qualité, j'avais pour seule information que Kowloon Walled City était signé sur le label de Neurosis. La prestation des Américains fut des plus classes. Le son était excellent de telle sorte qu’aucun instrument ne damait le pion aux autres. En outre, chaque musicien semblait prendre plaisir à jouer et avait la place pour s’exprimer. Ce set bien rodé, sans avoir la présomption ni la volonté d'être transcendant, fut très agréable. Kowloon Walled City propose un Sludge massif et élégant avec un chant volontairement monocorde et accablé lorgnant vers le Post Hardcore/Emo. Certains passages dissonants rappellent le Noise Rock d’Unsane. A mon sens leur musique n’est ni assez écorchée pour prendre réellement aux tripes ni assez lourde pour être vraiment punitive. Les Californiens manient la demi-mesure et la sobriété et c'est tant mieux. Il nous faut garder de l’énergie pour la suite. Une bonne découverte !


Setlist de Kowloon Walled City:
01.Container Ships
02.50s Dad
03.Backlit
04.Splicing
05.White Walls
06.Pressure Cooker

 

YOB


S.A.D.E : 2018 a vu naître ce qui est à ce jour, pour moi, le meilleur album de YOB. Rempli ras-la-gueule d'émotions de tous les genres, Our Raw Heart est un bijou absolu dont la genèse est à la hauteur du résultat (Mike Scheidt a frôlé la mort pour nous composer ce chef-d'oeuvre). Et c'est en toute simplicité que le leader du groupe vient lui-même régler son matos sur scène, chose qui ne se voit guère dans une salle de la taille du Bataclan (Neurosis fera de même, soirée entre gens simples et agréables), lâchant quelques sourires au public plein d'impatience. Sans que le groupe ne quitte la scène, la salle est plongée dans le noir durant quelques secondes et les premières notes de Ball Of Molten Lead font trembler les murs et lancent les hostilités. Déjà très bon pour Kowloon Walled City, le son est désormais parfait sauf pour la voix : très en arrière dans le mix, elle trouvera sa place au fil du set mais restera un poil faiblarde. Ne jouant pas en tête d'affiche, YOB aura le temps pour quatre titres seulement, mais pas des moindres. C'est l'album The Great Cessation qui est le plus représenté, avec The Lie That Sin et Breathing From the Shallows. Les ultimes secondes de ce dernier seront d'ailleurs mémorables, écrasant littéralement le Bataclan en fin de parcours, tout en classe et en puissance. Our Raw Heart, glissé entre ces deux titres, vient quant à lui prendre nos petits cœurs et les réduire en miettes, avec ce chant en reverb' plein d'une fragilité incroyable et soutenu par une armature instrumentale aussi belle que tellurique. Pour parfaire mon plaisir, quelques titres de plus du dernier-né n'auraient pas été de refus, mais difficile de bouder son plaisir quand Neurosis attend son tour.

Thirsty : Alors que le public commence à se masser devant la scène du Bataclan, le charismatique Mike Scheidt fait son entrée sur la piste. Un peu de psychédélisme et de chaleur ne me ferait pas de mal après le set mélancolique et épuré de Kowloon Walled City. A ma grande joie, même si je m'y attendais, j'entends retentir les premiers accords de "Ball of Molten Lead". Le long crescendo introductif du morceau me met littéralement en transe, et mes voisins également. L’ensemble du public parisien secoue la tête à l’unisson. Le p'tit magicien presque entièrement tatoué du groupe manie le jeté de cheveux toujours à la perfection pour mon plus grand bonheur. Ça y est la messe a commencé ! Le son est, comme à l'accoutumée chez YOB, très fort. Les fréquences les plus aiguës me grillent quelque peu les tympans. Qu’importe, la musique des Américains se joue et se vit à un volume indécemment élevé. J'ai bien été satisfait de ne pas avoir eu droit au poussif "The Screen", le morceau chargé d'émotion "Our Raw Heart" a été préféré pour représenter le dernier album de YOB. Deux morceaux de The Great Cessation viendront compléter la setlist. Je n’ai jamais écouté cet album mais le manque sera vite rattrapé je pense tant "Brething from the Shadows" m’a convaincu. Le concert des Américains prend fin sur cet excellent morceau bâti pour fracasser des nuques. Je ne suis pas un grand fanatique de YOB comme peuvent l’être certains mais force est de constater que le show était excellent et la setlist impeccable. Au tour de ma grosse attente de la soirée de s'installer : Neurosis


Setlist de YOB :
01.Ball of Molten Lead
02.The Lie That Is Sin
03.Our Raw Heart
04.Breathing From The Shallows

 

Neurosis



S.A.D.E : Comme YOB, Neurosis débarque sur scène sans fioritures, pas de backdrop, zéro déco, juste cinq types toujours aussi habités par leur art. Et le concert le prouvera dans les grandes largeurs : Neurosis n'a besoin de rien de plus que sa musique pour asseoir son emprise. Alors que Fires Within Fires, leur dernier album en date, est sorti il y a trois ans, Neurosis a les mains libres pour nous sortir une setlist catégorie best-of. Les gars d'Oakland nous font traverser leur discographie depuis Times Of Grace jusqu'au petit dernier (en sautant The Eye Of Every Storm, dommage parce qu'il y a de quoi faire aussi sur celui-là). Et pendant une heure et demie, c'est une démonstration de force à laquelle on assiste : le choix de la setlist démontre l'extrême cohérence de la carrière de Neurosis en même temps que sa capacité à ne jamais repasser exactement dans ses traces. Le son est parfait, les multiples chants sont gérés sans aucun problème, de même qu'aucun instrument ne fait de l'ombre à ses collègues. Noah Landis est toujours aussi peu tendre avec ses claviers, il les frappe, les secoue, les remue dans tous les sens, tout à fait immergé dans les énormes ambiances inquiétantes et sombres qu'il fait planer dans les morceaux. Le set se déroule, inexorable, on subit toute la charge émotionnelle et cathartique que porte en elle la musique du quintet. Aucun titre n'est plus faible que les autres, Neurosis est d'une constance effarante dans l'excellence. Je les vois en salle pour la première fois et le résultat est encore plus prenant et puissant et grandiose qu'en fest : chaque seconde du set est intense au possible, à la fois musicalement et visuellement. Parce que oui, sans écran ou autre artifice, à la seule force de leur prestance et de leur chair, les cinq musiciens parviennent à avoir plus de présence qu'une flopée de groupes multipliant les effets divers et variés.

Thirsty : Huit ans que la bande de Scott Kelly n’avait pas mis les pieds en France si l'on ne compte pas les festivals. Les voir en 2016 au Motoculor ne m’avait pas rassasié. Pouvoir assister à un set des Californiens dans un cadre plus intimiste était tout ce que je demandais. Après un show plus que bouillant de leurs collègues de YOB, Neurosis n’avait d'autre choix que de faire de ce concert une apocalypse. Sans surprise, la setlist s'articule principalement autour des trois derniers albums du groupe (plus A Set that Never Sets). Je rejoins l’avis général pour dire que ce n’est pas la meilleure période de nos comparses mais difficile de succéder à des perles que sont Times of Grace ou Through Silver in Blood. Je fus comblé d'entamer ce concert avec le divin morceau "A Sun that Never Sets" et son introduction aux accents tribaux si reconnaissables. Chaque morceau de Neurosis ou presque, à un moment ou à un autre, possède son moment de grâce. Il est donc bien inutile de comparer l’excellence avec la perfection. Difficile de repérer pour moi les points culminants du set étant donné que l’ensemble du concert était au sommet. Mon cœur dirait certainement que "End of the Harvest" était la quintessence de la soirée, mais Times of Grace occupe une place tellement privilégiée pour moi que ce ne serait pas objectif de désigner le morceau comme supérieur aux autres. Le volume sonore de Neurosis était évidemment extrêmement élevé donc le son n’était pas incroyablement propre mais c'est un mal pour un bien. L’excès de décibels fait entièrement partie de la performance pour accompagner la lourdeur des compositions. J’emploie le terme de "lourdeur" mais il paraît bien euphémique lors de ce concert. J'ai entendu çà et là à la fin du concert que Neurosis s'était déjà montré plus pesant encore. J'avais déjà l’impression que le plafond du Bataclan s’écroulait sur moi, alors je peine à imaginer. Scott Kelly m’a semblé affaibli, fatigué voire abattu à l’inverse d’un Steve Von Till très concerné. J’espère pour lui que cette tournée ne va pas être trop traumatisante. Le chanteur vêtu de son éternel maillot des Oakland Raiders est d’un charisme indécent. Il ne surjoue absolument pas son attitude et je pense intimement qu’il n'en a rien à secouer de paraître classe. Peu importe sa dentition approximative et sa dégaine négligée, il dégage une aura spectaculaire. Je suis toujours époustouflé de voir Neurosis enchaîner les concerts. Comment diable font-ils pour ne pas être vidés après une telle charge émotionnelle délivrée ? Le groupe propose une musique viscérale où chaque accord de guitare, chaque coup de batterie semble être douloureux. Noah Landis, afin de s’infliger plus d’efforts encore, bascule son lourd synthé pour travailler ses gros biceps. Même si j’ai passé 80% du concert les yeux fermés, j’ai pu assister à un concert incroyablement physique, dérangeant et beau à la fois. Merci Neurosis et merci à Kongfuzi pour cette mémorable soirée !

 

Setlist de Neurosis :
01.A Sun That Never Sets
02.My Heart for Deliverance
03.A Shadow Memory
04.At The Well
05.Bending Light
06.Given To The Rising
07.Reach
08.To The Wind
09.End Of Harvest
10.Stones form The Sky



S.A.D.E : Je m'attendais à ce que la soirée soit énorme ; elle a dépassé mes espoirs. Neurosis est clairement un groupe à part, parvenu à des sommets de créativité sans faire de véritable vague, comme une force venue des profondeurs d'une nature que nous, pauvres humains, essayons tant bien que mal de comprendre. Et quand un groupe de cette trempe s'entoure aussi bien, comment le résultat ne pourrait-il pas être excellent ?

Thirsty : Vous l'aurez compris je pense, le concert parisien proposé ce soir par Kongfuzi est un sans-faute. La programmation était à la fois cohérente et variée. Le public est venu en nombre et s’est montré des plus respectueux envers les artistes. Tout cela me pousse à venir plus souvent sur la capitale pour vivre ce genre de moment. Je sors du Bataclan à la fois satisfait et soulagé. Même pour le spectateur, en tout cas moi, l’expérience a été intense voire éreintante. C'est tout ce que l’on pouvait espérer de cette date.