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Album

14/06/19 - ZSK

Nocturnus AD

Paradox

LabelProfound Lore Records
styleTechno-Death Metal
formatAlbum
paysUSA
sortiemai 2019
La note de
ZSK
7.5/10


ZSK

"On est tous le boomer de quelqu'un d'autre."

Rhapsody Of Fire, Ghost BC, Entombed AD, et plus récemment Krzysztof Drabikowski's Batushka, outre les bisbilles autour de Gorgoroth et Immortal… Il y en a eu des cas de noms de groupe qui ont du être légèrement modifiés ou rallongés d’un petit appendice à cause de menues batailles légales. Le Metal est une grande famille, mais certains peuvent devenir impitoyables sur les questions de droits. Cela aboutit à ces changements incongrus de patronymes, parfois même pour distinguer des « doublons ». Parmi ces cas, on retrouve celui du groupe américain Nocturnus, qui possède ainsi une autre entité, Nocturnus AD. Pour comprendre, faisons un peu d’histoire. Nocturnus est formé en 1987 autour du batteur/chanteur Mike Browning, notamment membre fondateur de Morbid Angel. Le groupe se distinguera bien vite comme un des pionniers du Techno-Death et surtout, le premier groupe de Death-Metal américain à utiliser des claviers et à centrer ses concepts sur la science-fiction. Deux albums sortiront au début des années 90 et bousculeront ainsi le microcosme du Death-Metal US, The Key (1990) et Thresholds (1992). La suite sera plus complexe. Mike Browning se fera lourder du groupe, qui continuera autour de trois autres membres malgré une cessation d’activité entre 1993 et 1999. Un troisième album de Nocturnus sortira en 2000, Ethereal Tomb, assez différent des deux premières sorties - et même fondamentalement indigne même si quelques compos étaient correctes dans un style plus orienté Death progressif. Nocturnus cessera d’exister une seconde fois en 2002 et pendant ce temps, Mike Browning s’est organisé autour de membres qui ont fondé le premier line-up de Nocturnus en 1987, à l’exception du guitariste Vincent Crowley (Acheron). C’est là que Nocturnus AD est apparu, mais pour ne pas créer de confusion, Browning a finalement décidé d’appeler ce nouveau groupe After Death. Un groupe qui a fait son chemin depuis 1999, bien qu’il n’ait jamais sorti d’album, uniquement des démos regroupées dans la compil Retronomicon en 2007 (avec un EP inédit), ainsi qu’un split avec Unaussprechlichen Kulten en 2012. Toutefois, on a pu voir le line-up d’After Death performer sur scène en tant que Nocturnus en 2013… Une vraie-fausse reformation qui aboutira de suite à la renaissance pleinement assumée de Nocturnus AD, AD pour rappeler « After Death » et aussi, tout simplement, à cause de sempiternelles questions de droits. Nous voici donc maintenant en 2019 pour la sortie de Paradox, « premier » album de Nocturnus AD. Enfin, si on veut présenter les choses simplement…

Soyons honnêtes, nous avons tout simplement affaire ici au 4ème album de Nocturnus. Pas vraiment au premier album d’After Death car cette formation précise avait adopté un apparat un peu plus « ésotérique » que Nocturnus malgré des bases similaires (Death-Metal technique avec claviers). Enfin le 4ème album de Nocturnus… plutôt le 3ème car on va oublier Ethereal Tomb qui n’avait plus grand-chose en commun avec The Key et Thresholds. Ou plutôt même… le 2ème album vu que Paradox est présenté comme la suite à la fois musicale et conceptuelle de The Key. Rien qu’à la vue de la pochette choisie, on ne s’y trompera pas d’ailleurs. Paradox est donc un peu l’album « 1.5 » de Nocturnus, 29 ans après (!). Alors bien sûr, il s’en est passé des choses en presque 30 ans de Death-Metal technique et progressif, avec ou sans claviers, avec concept de science-fiction ou autre chose qui sort des thématiques DM de base que sont la mort ou l’horreur. La curiosité est donc de mise pour savoir ce que des musiciens qui roulent leur bosse depuis la fin des années 80 vont faire du concept originel de Nocturnus et le mettre à la page. Et c’est là que le Paradoxe va se faire… Car si on s’attendait à ce que le « son » Nocturnus se baigne dans la modernité des années 2010, on se prendra une sacrée claque. Browning et ses comparses ont ici fait un sacré contre-pied en livrant avec Paradox un des albums de Metal les plus anachroniques jamais sortis. C’est bien simple, sur le fond comme sur la forme (Paradox étant produit par Jarrett Pritchard qui a bossé pour 1349, Exhumed, GoatWhore, Gruesome, Hate Eternal… mais aussi After Death), cet album aurait pu sortir en 1993-1994 qu’on y aurait vu que du feu. Paradox semble sorti tout droit d’une faille spatio-temporelle, on a presque du mal à s’imaginer qu’un enregistrement pareil ait été fait en 2018. Rarement un album aura sonné aussi old-school de manière totalement assumée. Guitares, chant, batterie, claviers, tout sonne comme les productions du début des années 90, avec bien sûr toutes les particularités de Nocturnus à l’époque. Un concept jusqu’au-boutiste finalement impressionnant, qui aboutit à un album forcément nostalgique, d’une époque ou presque tout était encore à créer sur des bases de Metal extrême. Nous n’aurons pas droit à du Nocturnus moderne, ou plutôt une autre version modernisée de Nocturnus après Ethereal Tomb, mais bien à un retour vers le passé intégral. Browning a fait un sacré pari…

Dès que "Seizing the Throne" ouvre Paradox sur des synthés cristallins, bien vite suivis d’une batterie avec beaucoup de réverb puis des guitares rêches, on se retrouve donc projetés 29 ans en arrière, quand le metalleux d’époque découvrait le très avant-gardiste The Key. Si la production est certes un peu plus puissante et équilibrée qu’à l’époque, le son de tous les instruments reste typique des sonorités d’antan, et l’amélioration globale de la production est celle qui aurait été finalement logique si le groupe avait sorti Paradox deux ou trois ans après Thresholds… On y voit vraiment que du feu et c’est un tour de force. Quitte à ce que le groupe retrouve même ses petits défauts d’antan avec quelques passages un peu brouillon voire bordéliques. Mais voilà, c’était ça la Techno-Death du début des années 90 et Paradox se situe totalement dans cette optique. Il faut donc faire fi de toute l’évolution du Death technique en presque 30 ans et revenir à l’innovation et l’imprévisibilité du début des années 90. D’autant que Nocturnus était de toute façon en avance sur son temps… Et Paradox étant la suite voulue de The Key, la logique est finalement totale. C’est d’ailleurs de cet album que Paradox se rapproche le plus, avec plus de parties rapides qu’il n’y en avait sur Thresholds, un album qui était plus travaillé encore. On le constate dès "Seizing the Throne" d’ailleurs, nous replongeant dans ce Death-Metal américain aux compos furibondes et complexes, avec des claviers très bien amenés qui posent à nouveau cette ambiance si particulière. La voix de Mike Browning colle toujours également, 29 ans après et sans véritable perte de souffle, et l’on apprécie déjà les quelques leads et solos typiques qui eux aussi bénéficient de cet aspect rétro jusqu’au bout des doigts. Nocturnus AD (donc) ne se refuse rien, se fait plaisir, fait plaisir aux vieux fans et à ceux qui ont découvert Nocturnus sur le tard, et se lâche donc sur cet album 666% old-school, à l’image d’un déjà très réussi "The Bandar Sign" où l’on se laisse emporter par les compos plus appuyées et les claviers et surtout ces accélérations fulgurantes en milieu de course, totalement déglinguées et donc complètement dans l’esprit du Nocturnus de The Key. Doc, vous êtes bien sûrs que l’on est en deux-mille-dix-neuf ? Non, Marty, je crois bien que nous sommes restés en mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix !

La question qui se pose maintenant : est-ce que Paradox est à la hauteur de The Key ? Il sera bien sûr très difficile de répondre à cette question. The Key est un album finalement culte qui s’inscrit dans le contexte de son époque de sortie. 29 ans après, Paradox joue donc sur la nostalgie et sonne aussi comme un auto-hommage (malgré qu’à part Mike Browning, le line-up d’enregistrement soit complètement différent, mais on sait qui était maître à bord…), et le résultat final est tellement particulier qu’il n’est pas aisé de considérer Paradox comme un simple album de Nocturnus (AD) sorti en 2019 parmi d’autres sorties du même genre. La qualité intrinsèque de Paradox est donc à discuter, mais il paraît certain que cet album est réservé aux fans des deux premiers Nocturnus et presque à eux-seuls, sauf si on en vient à considérer que ce retour du « vrai » Nocturnus sur le devant de la scène servira aussi à faire découvrir l’entité à ceux qui ne la connaissaient pas. Bien sûr, Paradox est un album de Nocturnus assez classique dans l’absolu, et sans véritable surprise. Qui manque peut-être de choses vraiment mémorables mais demeure au minimum plaisant, et sera au final très bon. A la façon de The Key, l’album est majoritairement brut et véloce (un "Paleolithic" dépote pas mal par exemple) et se montre souvent plutôt accrocheur (le bien composé "Precession of the Equinoxes", les claviers et le chant de l’excellent "The Antechamber") voire bien efficace ("Apotheosis" et ses leads bien en vue). Paradox ne va toutefois pas chercher très loin par rapport à un Thresholds qui était plus étoffé, un "The Return of the Lost Key" est toutefois plus fouillé et complexe mais se traîne un peu en longueur, de même qu’un "Apotheosis" finit par être redondant. L’album se termine sur un "Aeon of the Ancient Ones" un poil plus anecdotique bien qu’il mette en exergue les claviers, mais se finit sur une bonne note grâce au très bel instrumental plus mélodique qu’est "Number 9". Dans l’ensemble, Nocturnus AD est en forme et inspiré, après 20 ans de carrière sous le nom After Death et une aventure commune qui a en réalité débuté en 1987, Browning et ses compères (dont le bassiste Daniel Tucker passé par Obituary) n’ont pas à rougir et Paradox ne fait jamais honte à ce qui a été fait sur The Key et Thresholds, est globalement réussi et c’est déjà l’essentiel. Pour le reste, on pourra trouver le résultat un brin kitsch ou daté, mais Paradox est un sacré trip, peut-être pas parfait et surtout, on adhèrera ou pas à la démarche jusqu’au-boutiste de retour vers le passé. Pour les initiés seulement, ou pour ceux qui ne s’étaient pas encore penchés sur ce groupe culte du Techno-Death, une vraie-fausse « reformation » qui n’est pas ratée est au programme de ce « premier » album de Nocturnus AD - ou « nouvel » album du Nocturnus originel, qui constitue un des délires old-school les plus poussés de ces dernières années, et un des albums les plus anachroniques vus dans le Metal extrême des années 2010…

 

Tracklist de Paradox :

1. Seizing the Throne (5:53)
2. The Bandar Sign (5:50)
3. Paleolithic (5:02)
4. Precession of the Equinoxes (4:35)
5. The Antechamber (6:26)
6. The Return of the Lost Key (7:46)
7. Apotheosis (6:17)
8. Aeon of the Ancient Ones (5:38)
9. Number 9 (4:42)