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Album

25/06/19 - ZSK

Dreams Of The Drowned

Dreams Of The Drowned I

LabelDrowned Anthem Records / Cult Of Nine Records
styleAvantgarde Post-Punk/Metal
formatAlbum
paysFrance
sortiemars 2019
La note de
ZSK
7.5/10


ZSK

Seul membre de la rédaction qui n'écoute pas PNL.

En 2019, quelque chose va se tramer dans le petit monde du Metal le plus avant-gardiste et le plus bigarré de France. Tout ceci autour d’un seul et même personnage, un nom à retenir : celui de Camille Giraudeau. Car le musicien normand va figurer sur plusieurs tableaux cette année, alors qu’il restait sur des contributions aux groupes Barren Canyon et surtout Urarv. Smohalla, où il officie en tant que bassiste, devrait bientôt sortir le successeur à Résilience (2011). Stagnant Waters, où il partage l’affiche avec Aymeric de Pryapisme et l’inénarrable Svein Egil Hatlevik (Fleurety, Zweizz), s’est aussi annoncé et sortira également sous peu le successeur de son album éponyme de 2012. Camille a aussi et d’ores et déjà fait part de ses prochains projets que seront Lvid (dans la lignée de Stagnant Waters), Araignée Du Soir (« pop sombre et étrange ») et Human Meat (Death Metal). On entendra donc beaucoup (re)parler de Camille dans les prochains mois… et en attendant, on commence avec autre chose. Nous voici donc en présence de Dreams Of The Drowned, un des autres projets de Camille, qui voit le jour en 2007. Après une démo en 2008 et un EP promotionnel en 2009, un premier album devait sortir dans la foulée. Mais ce n’est qu’après une longue et lente gestation que cet album nous arrive enfin, près de 10 ans après. Dreams Of The Drowned, projet où Camille s’occupe de tout tout seul, sort ici enfin du bois et va en quelque sorte préparer le terrain. Via, d’ailleurs, Drowned Anthem Records, un label fondé par Camille lui-même pour ses propres projets à venir. Le label américain Cult Of Nine Records est aussi de la partie, et une version CD du sobrement baptisé Dreams Of The Drowned I sortira en juin. Pour un projet qui va donc, sans grande surprise, évoluer dans un Metal avant-gardiste qui ne situe pas très loin de Smohalla et Urarv dans l’absolu. Quoique… Dreams Of The Drowned va permettre à Camille de poser une palette plus large d’influences, qui va de Ved Buens Ende à Emperor en passant par Amebix et Blind Idiot God, entre le Black-Metal et l’Anarcho-Punk mais toujours dans l’avant-garde et le Post. Eh bien, ça promet…

On tape donc dans le mille, même si la réalité est assez complexe. Il suffit tout simplement de s’imaginer ce que donnerait un croisement entre du Metal avant-gardiste norvégien, entre la mélancolie de Ved Buens Ende et la folie créatrice de Dødheimsgard, et du Post-Punk à la Killing Joke mais dans ses vibes les plus psychédéliques et expérimentales. Un Metal extrême assez cru et salvateur - à la production très traditionnelle, avec ses blasts et ses trémolos - qui bénéficie d’une constante surcouche mélodique et désenchantée 100% Post-Punk. Voilà le programme, et s’il n’est pas si inédit que ça si on creuse bien tout ce qui a été fait dans le(s) genre(s), il n’en est pas moins original et singulier. Les vocaux de Camille oscillent entre chant clair typiquement Post-Punk et assauts plus tranchants descendant du Metal avant-gardiste norvégien - toujours celui de Dødheimsgard et Ved Buens Ende en tête - mais aussi du Black-Metal, bien que les vocaux réellement « Black » demeurent parcimonieux. On peut s’imaginer le A Umbra Omega de Dødheimsgard qui en reste à l’essentiel, qui retrouve son grain de production de la fin des années 90, et qui a beaucoup mais beaucoup écouté du Killing Joke et pratiquement toutes ses périodes. Bien évidemment, le rapport à Urarv qui rappelons-le est le dernier projet en date d’Aldrahn (dont on va reparler aussi) est aussi assez évident, mais si ce qu’avait fait le groupe norvégien a eu un peu de mal à me convaincre, Dreams Of The Drowned va par le biais de son membre guest Camille corriger le tir, à leur insu et à sa manière. Il va donc falloir rentrer dans le trip de Dreams Of The Drowned I, album assez crépusculaire et aliénant. Qui s’ouvre par une intro nommée "Dream I", mettant dans l’ambiance de ce monde forestier onirique, pour 57 minutes d’un psychédélisme mélancolique du plus bel effet. Smohalla nous faisait déjà voyager, et Camille le compère de Slo va de son côté pousser encore plus loin ce genre de trip musical qui te retourne le cerveau sans faire de l’ASMR bas de gamme.

"Conciliabules" démarre donc vraiment l’album, avec pour commencer des mélodies Post-Punk tournoyantes qui fonctionnent à merveille dès les premières notes. L’ensemble est déjà lancinant à souhait, l’hypnose musicale étant le maître mot chez Dreams Of The Drowned, et on se laisse vite envoûter par ces chants clairs mystiques et prenants. Et la palette complète de Dreams Of The Drowned se montre bien vite, vu qu’on lorgnera bien vite vers du BM avant-gardiste intense et blastant, qui toutefois ne se détache jamais de son aspect mélancolique. On ferme les yeux, on est quelque part dans la fin des années 90, avec un Ved Buens Ende qui jamme avec les musiciens de Killing Joke, et le résultat dénote et détonne. "The Revolutionary Dead" confirme déjà le potentiel de Dreams Of The Drowned, qui s’offre ici les compos les plus incisives et rythmées du disque, pour un morceau très inspiré et dynamique, finalement assez fou (notamment le chant) mais attention, Camille se contrôle à chaque instant et ne s’éparpille jamais, Dreams Of The Drowned I se garde bien de partir dans un quelconque capharnaüm, même pas se de rapprocher de Stagnant Waters, et l’on reste toujours dans un registre très lancinant et hypnotique. De toute manière, la folie de Dreams Of The Drowned se retrouvera surtout sur un morceau comme le fleuve "Danced", à nouveau très intense et blastant, et surtout très aliénant (notamment son final). Entre temps, Dreams Of The Drowned va surtout triturer son art pour en sortir sa stricte substance Post-Punk et la mettre en avant. Et ce dès "Real and Sound", morceau très « épique » à sa manière, et quasi-100% typé Killing Joke, avec un chant à l’avenant très maîtrisé. Une vibe Killing Joke confirmée sur l’excellent "Crawl of Concretes", peut-être la meilleure piste de cet album d’ailleurs, une des plus complètes également, avec un départ à nouveau très épique, mélodique et aérien, accompagné d’un chant libérateur ; avant que les rythmes plus appuyés et les blasts ne fassent leur retour, pour nous offrir des compos irrésistibles avec des structures maîtrisées et accrocheuses. Dreams Of The Drowned I montre le travail d’une décennie, et ça se sent.

Expérimentant dans son mélange des genres et dans l’essence même du style Metal avant-gardiste, Dreams Of The Drowned I est peut-être un peu avare en réelles aspérités. Certes, comme dit, on est pas forcément chez le Dødheimsgard de A Umbra Omega, ni Satanic Art et encore moins 666 International. "Vieilles Pierres" est néanmoins le morceau le plus singulier du disque, le plus désenchanté aussi, le chant en français de Camille est possédé comme jamais, des instrumentations étranges se font entendre et cette piste se clôture sur un final ambiant, ponctuant un ensemble finalement très psychédélique mais à la manière de Dreams Of The Drowned et avec ses propres influences. Mais sinon, à part de discrets cuivres sur le fouillé "Danced", il n’y a pas grand-chose de plus à signaler, Dreams Of The Drowned restant finalement terre-à-terre, mais toujours à sa manière… L’autre surprise de Dreams Of The Drowned I se trouvera néanmoins en bout de course, avant l’instrumental de clôture "Dream III" (le IIème rêve ayant manifestement été perdu) : il s’agit d’une reprise de "Midnattskogens Sorte Kjerne" de Dødheimsgard, morceau figurant sur Kronet Til Konge (1995), et dont la double particularité et que Aldrahn, qui est tout simplement le chanteur d’origine du morceau (!), y participe… mais malgré tout, cette reprise se démarquera clairement de l’originale et s’insère parfaitement dans le style de Dreams Of The Drowned, gardant totalement la cohérence de l’album, on y voit que du feu et c’est un joli tour de force. Globalement, ce premier album de Dreams Of The Drowned est une réussite dans ce qu’il essaie de faire et avec ses bases propres. Si le mélange est déroutant, le résultat est malgré tout « classique » dans l’absolu, vu que l’on reconnaît aisément les influences Avant-garde Metal et Post-Punk sous-jacentes. Dreams Of The Drowned peut donc aller plus loin, surtout quand on sait de quoi Camille est capable dans ses autres projets. Il faut rentrer dans ce trip volontairement organique et lancinant, sous peine de trouver ça faiblard et longuet, et Dreams Of The Drowned est un album assez exigeant. Mais si on sait se plonger dans le truc et qu’on se laisse un minimum surprendre, c’est un trip Post-avant-garde assez délicieux qui nous attend, même si l’on a pas encore affaire à l’ultime de cette mixture. En tout cas, cela laisse augurer le meilleur pour Smohalla et Stagnant Waters, et 2019 sera peut-être l’année où Camille Giraudeau va exploser, après des années de travail dans l'ombre.

 

Tracklist de Dreams Of The Drowned I :

1. Dream I (3:05)
2. Conciliabules (6:32)
3. The Revolutionary Dead (5:47)
4. Real and Sound (6:28)
5. Vieilles Pierres (6:48)
6. Crawl of Concretes (6:57)
7. Danced (9:22)
8. Midnattskogens Sorte Kjerne (Dødheimsgard cover) (8:43)
9. Dream III (3:08)