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Aaron Turner et le label Hydra Head Records #1

mardi 9 avril 2019 - Thirsty
Thirsty

 

            Commençons ce dossier par une bonne lapalissade. Il est peut-être niais de l'affirmer, mais qu'on le veuille ou non, l'art est influencé par l'époque et les événements qui la composent. Même si le lien qui existe entre une œuvre et son cadre spatio-temporel paraît parfois flou, elle a été façonnée par des individus plus ou moins sensibles à leur environnement extérieur, à l'aide de techniques propres à cette période... Je ne pense pas que l'art soit une sphère hermétique, indépendante de son contexte.

            L'année 1991 et l'implosion de l'URSS marque la fin du monde bipolaire. Ce conflit international laisse place à un monde complexe où une multitude d'acteurs, de rivalités et d'enjeux de forme nouvelle apparaissent. Je vous épargne la pléthore d'exemples et vous laisse vous en convaincre par vous-même. La mondialisation continue son tour de force et les régions du monde s'intègrent de plus en plus à ce village global. Dans les pays occidentaux, l'ordinateur et Internet envahissent les foyers et offrent à M. Toutlemonde un accès à un stock d'informations (notamment musicales) quasiment sans limite. Cessons de jouer les experts en géopolitique et intéressons nous au son. Celui-ci, comme l'art en général, se diversifie, les styles fusionnent entre eux, les artistes s'intéressent à de nouvelles vibrations, expérimentent... La palette musicale elle aussi se complexifie. Même si certains groupes/artistes fédèrent encore massivement la jeunesse, des niches plus ou moins souterraines voient le jour, et cela dans tous les genres ou presque. Nos lecteurs le savent bien, le Metal (souvent appelé simplement Hard Rock dans les années 1980) s'inscrit tout à fait dans ce processus. En plus de se décomposer en plusieurs branches avec leurs propres codes (Black, Death, Doom...), il emprunte volontiers dans d'autres styles musicaux et certains genres hybrides voient le jour. Les artistes qui émergent de cela sont tellement singuliers qu'ils sont difficiles à étiqueter. Des termes vagues pointent le bout de leur nez. On parle de Metal Alternatif, de Fusion, de Post Metal, de Post Hardcore, de Metal avant-gardiste... Derrière ces dénominations sibyllines se cachent des formations aussi uniques que bigarrées. Je n'ai rien contre la pelleté de clichés et de « règles » que s'imposent certains Metalheads. Je trouve même que ça permet de créer une identité et une esthétique vraiment cool. Il est important de conserver l'ADN et l'intégrité de cette musique. En revanche, je comprends et j'apprécie les artistes qui se moquent de ces principes et piochent à gauche et à droite dans tout ce qu'ils leur semblent pertinent.

             En 1993, Aaron Turner alors âgé seulement de 17 ans, monte dans sa chambre sa distro Hydra Head. Il deviendra un des importants protagonistes de cette mutation de la musique Metal. Le jeune Aaron quitte son foyer familiale de Santa Fe pour Boston et son école d'art. La School of the Museum of Fine Arts a hébergé certains artistes de renom comme le réalisateur David Lynch. Sans vouloir trop anticiper sur la carrière d'Aaron Turner, on trouve des samples de Bob de Twin Peaks sur le morceau "Relocation Swarm" sur le premier EP d'Isis et son dernier projet Thalassa est influencé par le travail du réalisateur américain. Non, ne voyez pas de rapport avec l'émission que votre mère regarde sur France 3. En parallèle de sa distro devenue label, il continue à pratiquer la guitare. Il saigne des doigts sur ses cordes en acier en apprenant à jouer du Slayer, du Metallica et surtout du Megadeth dont il est très mordu. Nous nous intéresserons au garçon sous sa casquette de musicien (I), puis nous ferons un focus sur Hydra Head Records et tout ce qui gravite autour du label (II). L'intérêt de cet article n'est pas de repomper Wikipédia mais de délivrer ma vision de fan, de vous faire découvrir certains artistes que vous avez peut-être omis et de livrer, je l'espère, une réfléxion intéressante. Plus égoïstement, il me plait de parler de musique car c'est une passion. Je ne vais pas évoquer toutes les sorties d'Hydra Head, ni tous les projets de Turner sinon j'en aurais pour une éternité. Je ne connais naturellement pas tout et je trouve cela stupide de devoir m'efforcer à ingurgiter tout en un temps limité pour ce dossier. Je vais sélectionner les oeuvres qui me semblent les plus emblématiques du label et les artistes que je connais le mieux et qui m'ont le plus marqué tout simplement.

 

PARTIE I Aaron Turner et ses projets musicaux

 

A - Débuts

 

            La première expérience musicale mémorable d'Aaron Turner est l'achat par sa grand-mère de la bande originale de Ghostbusters. Il se souvient d'avoir été frappé par la pochette et par la musique mystérieuse qu'elle pouvait renfermer. Ce rapport très fort entre le son et l'artwork d'un album est particulièrement présent dans la musique Rock et surtout Metal. Dans les projets de l'artiste, on verra que celui-ci accorde une grande importance à la pochette, qui selon lui doit former un tout cohérent avec la musique. Comme beaucoup de jeunes qui découvrent le Rock dur, Aaron Turner commence par les classiques des années 60/70 en l'occurence Led Zeppelin, Black Sabbath et Jimi Hendrix. Peu après, il s'intéresse au Metal - en particulier au Big Four du Thrash (surtout Megadeth) - et au Punk Hardcore. A la base, Hydra Head était une distro de HxC et son propriétaire a même eu sa période straight edge. La scène de Boston était très réputée dans les années 80 avec notamment la compilation This is Boston, not L.A, le Boston Crew et le gang du FSU. Le guitariste se fait la main avec les groupes locaux de Post Hardcore/Emo Unionsuit et The Hollomen qu'il prend très au sérieux. Ces deux formations sont dans la lignée des premiers groupes de Punk Hardcore proposant une musique plus introspective et émouvante made by Dischord Records (Fugazi, Embrace, Rites of Spring...). Bien-sûr, le goût pour le Metal de Turner est toujours présent. Unionsuit (avec un roadie d'Earth Crisis) et The Hollomen font partie du second jalon du Metalcore après les pionniers que sont Starkweather, Integrity, Rorschach et Earth Crisis évidemment, avant son explosion commerciale au début des années 2000. Malgré un petit succès d'estime, les deux groupes d'Aaron Turner ne tourneront guère plus loin que Boston. Unionsuit s'est quand même payé le luxe de jouer à Montréal et d'ouvrir pour Converge, qui n'était alors qu'un petit groupe. A noter que Jacob Bannon apparait comme guest sur un morceau de la première démo d'Unionsuit. C'est fou de voir que le chanteur de Converge et Aaron Turner se connaissent depuis plus de 20 ans et qu'ils se produisent maintenant respectivement devant une floppée de fans du monde entier. A l'époque, Aaron Turner découvre des formations plus atypiques ayant un pied dans le Metal et un autre dans d'autres paysages musicaux. Le premier est évidemment Neurosis mais le musicien cite aussi Eyehategod, les Melvins, Today is the Day et Godflesh. Musicalement, il se sent plus en accord avec ces groupes échappant peu ou prou à toute classification.

 

 

B - Isis

            Avec son collocataire Jeff Caxide, l'étudiant en art monte Isis en 1997. J'ai tellement tapé ce nom dans la barre de recherche Google que je dois être fiché S à l'heure actuelle, Isis étant l'acronyme anglais désignant Daech. Evidemment, il n'y a aucun lien entre les deux. Jeff et Aaron partagent la même vision de la musique. Ils ont à peu près le même background musical et ont la volonté d'explorer d'autres pans de la musique extrême. Ils s'entoureront d'Aaron Harris pour qui le jeu de Dave Clover (batteur des Melvins) est d'une grande influence. Un deuxième guitariste, Michael Gallagher puis le claviériste/guitariste Bryant Clifford Meyer viendront compléter la bande. En 2000, Isis aura un line-up stable et sortira son premier album longue durée, le dénommé Celestial. Dans cette partie consacrée au groupe, je me contenterais de parler des trois premiers LPs ; mais pour avoir avoir poncé toute la discographie d'Isis, je peux garantir qu'ils n'ont rien sorti de jetable. Pourquoi ne parler que des trois premiers ? Parce que ce sont mes albums préférés et qu'ils ont tous les trois une forte identité. En outre, il faudrait que j'écrive un livre entier si je faisais le choix d'éplucher toutes les productions d'Aaron Turner !

            Celestial

            Je n'ai pas connu Isis avec Celestial mais avec son successeur. Le premier album du groupe est celui qui sonne le plus Metal et le plus agressif. Aaron Turner est très inspiré par les Anglais de Godflesh et par son grand frère du Post-Metal Neurosis. On attribue l'invention de ce style musical au groupe de Scott Kelly. Isis est souvent le deuxième nom qui apparait avec Cult of Luna. Dans ce disque, on trouve donc des passages Indus/Metal assez rapides et haineux où la basse rocailleuse de Caxide est très mise en avant notamment sur les deux premiers morceaux ("Celestial" jusqu'à 5:08 et "Glisten" sur certains passages). Ajouter à cela qu'Aaron Turner et Michael Gallagher sont accordés très bas (en B-F#-B-E-G#-B) et poussent le gain quasiment au max. Je parle évidement de l'effet de distorsion des guitares et pas des bénéfices réalisés par le groupe. L'influence de Neurosis est moins présente à mes oreilles que celle de Godflesh. On retrouve cependant la patte du groupe d'Oakland sur la première partie du morceau "Collapse and Crush" par exemple. Le début du titre est particulièrement triste. On entend un riff lourd, la batterie est lente et lancinante. L’ambiance pesante qui s'en dégage est très neurosienne. Le chant criard et à vif d'Aaron Turner renforce l'atmosphère à la fois brute et à fleur de peau. Chez Isis, je suis happé par l'émotion vraiment honnête et humaine qui s'en dégage. Peu de groupes me prennent aux tripes comme cela. A l'inverse des deux groupes précédemment cités comme influence sur Celestial, j'ai l'impression qu'on est parfois le bienvenu chez Isis. Malgré le spleen planant sur l'album, nous ne sommes pas complètement dans la déshumanisation (Godflesh) ni dans le désespoir total (Neurosis).

            Le premier album d'Isis est donc plus que concluant. Même si, à mon avis, le groupe ne s'est pas encore complètement trouvé, la bande de Turner a su se montrer innovante et ambitieuse. Celui-ci voit grand et ne souhaite pas sortir Celestial sur son label. Il apparaîtra dans le catalogue d'Escape Artist Records tenu par un salarié de Relapse Records. Isis n'a pas retenu l'attention de Matthew Jacobson qui a du se mordre les doigts après coup de ne pas avoir signé le groupe de Boston.

            D'autres compositions datant du premier LP seront dévoilées plus tard sur l'EP SGNL<05. Je trouve que la production est déjà nettement plus nette sur ce disque. Quoi de plus gratifiant pour un musicien que d'être produit par son/ses artiste(s) favori(s) ? Le morceau titre "Celestial", déjà présent sur l'album du même nom est remixé par M. Justin Broadrick de Godflesh. L'EP se paie le luxe de sortir en version CD sur le label Neurot Recordings de Scott Kelly. Une version vinyle sera éditée chez Tortuga Records, ce label/disquaire est un peu le petit frère d'Hydra Head Records avec Vacation Vinyl. Je reviendrai dessus dans ce dossier.

Celestial reçoit un succès bien mérité qui lui permet de tourner en première partie de Neurosis notamment.

 

 

            Oceanic

            Parlons bien, parlons peu, voici une galette d'anthologie. Sans aucune hésitation, Oceanic est mon album préféré d'Isis. Il est aussi l'un de mes disques de chevet et j'avoue me le repasser régulièrement. Je le classe sans problèmes dans mon top 5, tous genres confondus. Comment émettre une critique objective sur un album qui m'émeut autant ? Les une heure et quelques que renferme Oceanic ne sont que grâce et volupté, explosion de rage et de lumière. Dès le premier pattern de batterie de "The Beginning and The End", j'ai su que j'avais à faire à un disque majeur. Le disque sort en 2002 chez Ipecac Recordings, le label de Mike Patton (Faith no More/Fantômas/Mr Bungle) qui est aussi l'écurie des Melvins depuis 1999. Oceanic est produit par Matt Bayles qui a secondé Brendan O'Brien dans le passé. Pour rappel, Brendan est au Grunge (avec Steve Albini), ce que Dr Dre est au Hip Hop. D'ailleurs j'ai une théorie qui consiste à dire que la scène Post-Metal/Sludge... est la suite logique du Grunge et je ne parle pas que de la chemise à carreaux. Un mouvement musical qui absorbe tout ce qui est bon à prendre (du Metal, du rock 70's, de la Folk, du Prog, du Punk...) pour en faire un cocktail unique qui se fiche des codes et des appartenances. De plus, le Grunge comme le Post-Metal rejette le statut de rockstar et l'aspect "business" du Rock. Les deux proposent une musique plutôt introspective et touchante. Certains groupes ont de fortes affinités avec ces deux styles. Les Melvins et Earth ont emergé de la scène de Seattle mais ont influencé et/ou sont influencés par le Post-Metal. D'autres, comme Tad Doyle ont commencé à faire du Grunge (avec Tad) et ont fini par faire une musique proche de Neurosis (Brothers of the Sonic Cloth).

             La caisse claire d'Aaron Harris m'a retourné la première fois que j'ai écouté Isis. La peau qu'il utilise a vraiment un son boisé et chaleureux. De plus, Turner joue sur deux Fender Telecaster, l'une de 1975 et l'autre de 1976 et Gallagher sur une Gibson Les Paul de 1978. Autant dire que malgré la forte distorsion des guitares, le son reste chaud et authentique. Aaron Turner a aussi grandi avec du Led Zeppelin et du Pink Floyd dans les oreilles, cela s'entend. Dans mon rapport à la musique, j'ai toujours été plus attaché au son, à la couleur et à l’atmosphère plutôt qu'à la mélodie, à la technique et à la performance. C'est sans doute pour cela que je me dirige plus vers des productions heavy et immersives. Je pense que c'est un point commun que j'ai avec Aaron Turner. Celui-ci explique qu'il aime la musique qui donne une impression de vastité et d'immensité et cela peu importe le style. Pas besoin de grosses guitares pour sonner heavy et organique. Il cite le premier Earth mais aussi l'artiste de musique ambient Thomas Köner dans cet art de bâtir des paysages à perte de vue. Je fais aussi partie de ceux qui pensent que si un riff est bien, ça ne fait pas de mal  de le répéter 36 fois, lentement évidemment. Certains trouvent cela chiant et répétitif, d'autres trouvent cela transcendantal et jouissif. Ainsi, Isis, et particulièrement sur ce disque, a un son d'une puissance et d'une étendue incroyable. L'alchimie entre la musique et la photographie d'océan de l'artwork est telle que les deux se confondent. Lorsque j'écoute cet album, j'oublie presque qu'il s'agit de musique. Le groupe arrive à créer des lieux étranges où la nature n'a pas encore été salie par l'Homme. Dire que la musique permet de s'échapper est d'une banalité déconcertante, mais que cette balourdise fonctionne bien avec Oceanic ! A chaque écoute, j'ai la même image en tête : l'impression d'être perdu au milieu de l'océan, m’agrippant tant bien que mal à la modeste planche héritière de mon radeau de fortune. Les vagues me fracassent le corps et jouent de moi comme pour me punir d'avoir souillé la nature par ma simple présence. Je suis face à face avec cette force inébranlable et sans pitié. Je semble bien minable et ridicule en comparaison avec l'étendue d'eau aux dimensions cyclopéennes. Malgré tout, des moments d'accalmie me laissent quelques répits avant que les remous ne viennent à nouveau me noyer. Finalement, c'est exactement la sensation que j'aime ressentir lorsque j'écoute un album. Celle d'être submergé et de perdre conscience de moi. En réalité, Oceanic a pour thème la femme, un thème assez récurent chez Isis et déjà présent sur Celestial. Aaron Turner se plaît à la réhabiliter dans la musique Metal où elle était souvent objetisée au profit de la toute puissance masculine (surtout dans le Heavy). Oceanic est un disque majeur, une pierre angulaire voire fondatrice du Post-Metal et de la musique en général. La galette regroupe le meilleur d'Isis : des riffs à te faire décrocher la tête du cou, des envolées de guitares claires magnifiques, du chant féminin (celui de Maria Christopher de 27)... Aaron Turner paraît vraiment énervé sur ce deuxième album. Sa voix écorchée et viscéralement haineuse ravage tout. Il est souvent critiqué pour son chant clair. Même s'il manque en effet de justesse, son timbre est tellement honnête et impulsif que cela fonctionne, en tout cas sur ce deuxième LP. Je le trouve un peu plus niais et mielleux sur The Absence of Truth. La face A de l'album est plutôt agressive tandis que la face B, comme annonciatrice de la tendance future du groupe, tend parfois vers des contrées plus Post-Rock. Isis marque un grand coup avec Oceanic. Je ne suis pas le seul à avoir pris une claque monumentale à son écoute. Russian Circles, Pelican et Cult of Luna citent l'album comme influence.

Fort de ce succès, Isis et Hydra Head se relocalisent à Los Angeles.

 

 

           

              Panopticon

 

            En 2004, Isis remet le couvert et nous sort un successeur à Oceanic. Panopticon suit la direction amorcée par Oceanic. Malgré la base sludgie et Metal du groupe, les Américains explorent une facette encore plus mélodique et aérienne (à l'image de la cover) de leur musique. Un disque où tous les membres ont activement pris part à la composition. On entend d'ailleurs plus le synthé de Mayer sur cette galette que sur le précédent. Plutôt qu'une succession de morceaux, l'album s'écoute comme un bloc entier. Les titres se succèdent fluidement. Comme ses prédécesseurs, Panopticon est un album concept, même si la dénomination sonne un poil pompeuse. L'album a comme fil rouge les nouvelles technologies comme outil de contrôle et de surveillance, ainsi que le rôle de l’État. Un sujet des plus actuels quand on sait que certaines villes françaises se dotent de tablettes d'hypervision et de l'intelligence artificielle pour détecter tout comportement anormal ou déviant et pour adapter ensuite l'environnement urbain à la situation. Le parti communiste à la tête de la Chine utilise même des outils pour noter le degré de déviance de ses citoyens. Je ne peux que vous conseiller le passionnant livre "Homo Deus" d'Harari. Il prédit la mort de nos sociétés humanistes libérales au profit d'une nouvelle idéologie ayant comme point central les algorithmes et le Data.

            Le troisième album d'Isis s'appuie sur les travaux de Jeremy Benthan. Chouette ! Je vais pouvoir mettre à contribution mes savoirs académiques et déballer ma science car je l'ai étudié. Ce penseur anglais est le précurseur du courant utilitariste avec John Stuart Mill. Bentham comme Mill sont libéraux dans le sens où ils défendent les libertés individuelles, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la liberté économique... L'utilitarisme est une pensée qui me sied fort pour son côté froid et dépourvu de tout sens moral. Pour condenser l'idée en une phrase, l'objectif est le bonheur (ou l'utilité) du plus grand nombre selon ce courant. Un exemple s'impose : Si un TGV lancé à balle déraille et vient écraser des promeneurs situés à côté. Vaut-il mieux qu'il écrabouille une grand-mère ou une jeune demoiselle ? Pour l'utilitariste, la réponse est simple : la mamie. En effet, cette fille en bonne santé va bientôt intégrer la population active. Par son emploi, elle contribuera à la production du pays, paiera des impôts réalloués en dépenses publiques, cotisera (par exemple pour payer la pension de retraite de cette grand mère). En clair, elle apportera plus d'utilité à la population toute entière. Jérémy Benthan s'est intéressé au système carcéral et la façon dont surveiller les prisonniers de manière efficiente. Plutôt que de se cacher pour épier et pour prendre par surprise les détenus, pourquoi ne pas simplement les observer au sommet d'une grande tour centrale ? Et bien voilà le système panoptical ! Une entité toute puissance surveille tout d'en haut. Celui qui est en bas est observé et plus important encore, il sait qu'il est scruté. Le but étant de normaliser les comportements. Panopticon est un album politique décrète Aaron Turner à raison. Il ne s'agit que de mon interprétation mais je pense que le disque est une critique du monde occidental et de ses procédés et subterfuges visant à nous conformer, à réguler nos comportements... Je fais directement écho à l'industrie de la musique. Les radios nous gavent de chansons de trois minutes d'un ennui et d'une fadeur incommensurable. Dans le Metal, même constat. Je ne compte plus le nombre incalculable de formations qui proposent une musique lisse et synthétique. Ce n'est même pas mauvais mais tu avales leur son comme tu manges de la salade en sachet. Moi j'aime les tomates du jardin qui sont pleines de jus, de saveurs et qui me procurent des émotions. Cette métaphore culinaire a trop duré, j'arrête là. Pour résumer, Panopticon est un album qui nécessite plusieurs écoutes pour l'appréhender. Le talent de composition d'Isis est toujours aussi incroyable. Les morceaux sont bâtis de telle sorte que la répétition et l'évolution des chansons créent un ascenseur émotionnel. L'album ne possède pas de moment réellement marquant comme Oceanic, mais est un bloc de Post-Metal très mélodique et lumineux, un brin nostalgique.

            La poignée de groupes de Post-Metal américains de la fin des années 90 et du début des années 2000 est vraiment intéressante. En plus de proposer une musique transpirante de sensibilité et de feeling, ils accordent une importance particulière aux détails. Chaque larsen, chaque dissonance est présent au moment où il le faut et sonne comme il le faut, le tout avec sobriété. Au final, leur musique est à la fois spontanée et millimétrée. Chaque écoute d'un album d'Isis (ou de Neurosis d'ailleurs) est différente ou presque. On peut découvrir un son qu'on avait pas repéré la fois d'avant, un bidouillage au synthé qu'on n'avait pas retenu...

            Pour chaque autre groupe ou projet du musicien, je fais le choix de ne retenir qu'un album. Celui que je connais le mieux et/ou que je préfère afin de rendre le dossier plus digeste. Cela ne veut pas dire que le reste de la discographie est à jeter aux oubliettes.

 

 

C – Les projets Metal/ Hardcore

 

            Old Man Gloom

 

            Dans le Metal et le Hardcore underground, on observe une certaine polyvalence des acteurs dans la scène. Il n'est pas rare qu'un musicien soit à la fois gérant d'un label, organisateur de concerts, roadie, qu'il réalise les artworks, qu'il ait plusieurs projets musicaux, soit dans un webzine... Le fait est que ces personnes qui forment des groupes et organisent des concerts ne sont en fait qu'une bande de potes qui se lient d'amitié autour de la musique. Ils consacrent bien souvent toute leur vie à elle. Aaron Turner en est un excellent exemple. On peut citer aussi Jacob Bannon avec Converge, ses dessins, ses projets musicaux et son label Deathwish, mais aussi John Baizley de Baroness et bien d'autres encore. Quand l'envie leur prend ou un peu ivres en soirée (pas si t'es straight edge), ils se lancent un "Viens, on fait un groupe !" et s'en suit un album, une tournée... Cet esprit DIY, on le trouve évidemment initialement dans le mouvement punk de la fin des années 70. Il est né de l'envie de s'écarter des circuits traditionnels de l'industrie de la musique et des contraintes que cela implique (nécessité de rentabilité, calibrage radio, perte de mainmise sur la production musicale...). Le problème pour l'auditeur comme moi et d'autres, est que la liste de zick à écouter tend vers l'infini. "A a dessiné la pochette pour tel groupe donc cette formation doit certainement défoncer. Ah mais oui ! Il y a B en guest sur cet album qui joue de la basse pour C. Ca me fait penser qu'ils ont sorti un split avec D en 93...". J'ai du mal à comprendre lorsque l'on me demande des conseils sur quoi écouter. Donne moi un artiste que tu kiffes, je t'en trouve 200 que tu es susceptible d'aimer en 10 minutes. Avec Internet et ses algorithmes de plus en plus sophistiqués, l'exercice est très simple. Quelque part, je trouve cela un peu dommage. Je n'ai pas connu avant mais il fallait être sacrément plus tenace. On devait commander son skeud, l'attendre, éplucher le disque et regarder les remerciements à la fin, pour choper d'autres références. Maintenant, il suffit d'aller sur le net, en un clic tu écoutes un album et en deux tu achètes le tshirt et la casquette. Je vois de plus en plus de jeunes voire de très jeunes avec des vestes à patchs avec vlà les groupes underground. Le problème est que l'on consomme plus la musique qu'on ne l'écoute aujourd'hui. Je ne fais pas le puriste hautain car j'ai le même souci. Je suis à chaque fois tiraillé entre réécouter les albums que j'aime et faire des découvertes. Quand j'étais plus jeune, j'allais directement sur Nightfall, je regardais le disque qui avait le plus d'étoiles, parfois sans lire la chronique et je me le mettais. De ce fait, j'ai plus de facilité à citer un album de vingt groupes différents plutôt que vingt albums d'un seul artiste. Bref, j'arrête d'énoncer des lieux-communs et je mets fin à cette longue digression.

            Tout cela pour dire qu'Aaron Turner, avant de former Isis, tournait déjà avec Converge quand Jacob Bannon avait à peine vingt ans et en faisait douze. Plus tard, les Bostoniens feront la première partie de Cave In – dont le premier album Until your Heart Stops est sorti chez Hydra Head en 1998. De ces trois formations naîtra un super-groupe Old Man Gloom (OMG) avec le chanteur d'Isis à la guitare et au chant, Nate Newton (bassiste de Converge depuis 1998) à la guitare, Caleb Scofield (gueuleur dans Cave In) à la basse et le batteur Santos Montano, ayant participé à la production de séries et de films américains à gros budgets comme La Nuit au Musée : le Secret des Pharaons. OMG se forme comme un groupe de Hardcore et enregistre un premier disque Meditations in B en 1999 chez Tortuga Recordings. Old Man Gloom ou Zozobra est le nom de la marionnette géante de quinze mètres que les habitants de Santa Fe brûlent à l'occasion du festival annuel de la ville. Une jolie façon de consumer toutes leurs énergies négatives et leurs soucis de l'année écoulée. Cette fête est L'événement de l'année. Le super-groupe a souhaité rendre hommage à celle-ci et à la manière de cette grande effigie, la musique d'OMG se veut cathartique. J'entends beaucoup de personnes dans la musique extrême parler de catharsis. Il est clair que la beauté de la mélodie n'est pas l'objectif premier lorsque l'on monte un projet de Hardcore ou de Metal. Des études sociologiques intéressantes, pas celles qui pensent que Metal = Hellfest, montrent que les Metalheads sont nombreux à voir leur musique préférée comme un outil pour vivre mieux et affronter de durs obstacles. OMG est un groupe assez connu, j'ai l'impression, au moins autant qu'Isis. Nate Newton a dû ramener une bonne partie de la grosse fanbase de Converge. La musique du super-groupe étant assez similaire à celle des coreux de Salem, que ce soit dans l'intention (la rapidité, la violence) que dans l'exécution. "Sonic Wave of Bees" aurait très bien pu être composé par Converge par exemple. Ce court premier disque, puisqu'il n'atteint pas la demi-heure, a le mérite d'être efficace. Aaron Turner excelle avec sa voix saturée. Sur les albums suivants, Caleb et Nate viendront pousser la chansonnette eux-aussi rendant la musique d'OMG plus dense. En live, ça permet de donner encore plus de pêche au groupe. Meditations in B entremêle des morceaux Hardcore ultra chiadés et techniques à des titres expérimentaux fait de samples et de bidouillages électroniques qui rendent l'immersion encore plus grande. On a l'impression d'être coincé dans un vaisseau spatial avec le primate de la pochette pour essayer de se poser sur Jupiter. Au final, il n'y a qu'un pas entre le moshpit et le cockpit. L'idée de l'artwork a été trouvée après que Santos et Aaron se soient retrouvés à regarder (sous l'emprise de substances illicites) un singe qui jouait de la guitare à la télévision.

            Un tragique événement vient bousculer le groupe. En 2018, Caleb Scofield décède d'un accident de voiture. Les autres membres décident de continuer OMG en son honneur et Stephen Brodsky de Cave In vient remplacer le défunt. Le 13 juin puis le 13 octobre 2018, une affiche inédite se tiendra à Boston puis à Los Angeles pour rendre hommage au regretté bassiste. Cave In, Pelican, OMG et 27 joueront ensemble au Wiltern (à LA) pour récolter des fonds pour la famille Scofield et faire le deuil de leur ami. Pour l'occasion, Isis se reformera sous le nom de Celestial (vous imaginez pourquoi).

 

 

            Sumac

            Les fans d'Isis et de Post Metal connaissent à coup sûr Sumac. J'étais malgré tout obligé de revenir sur ce groupe de par son importance et de par sa qualité. Sumac est ce qui se rapproche le plus d'Isis, surtout de la période pré-Oceanic. De ce fait, les fans de Metal ont plus de chance d'avoir des accointances avec cette formation qu'avec le reste de la discographie d'Aaron Turner (sauf peut-être avec Twilight). Je connais surtout le premier album The Deal sorti en 2015 chez Profound Lore Records en CD et chez SIGE en version vinyle. SIGE est le second label du guitariste qu'il tient avec sa femme Faith Coloccia. Je crois que j'ai assez fait l'éloge de Profound Lore dans mes précédentes chroniques. Il s'agit tout simplement de mon label favori. Il aura peut-être le droit lui aussi à son dossier un jour. J'ai découvert Sumac à peu près à la sortie de ce premier disque. Je connaissais déjà - bien entendu - Isis, et Godflesh était déjà un de mes groupes préférés. Je parle ici du groupe anglais car l'influence qu'il a eu sur ce premier jet est plus qu'évident. Il n'y a qu'à écouter "Thorns in The Lion's Paw" ou "The Deal" et leurs riffs saccadés pour s'en convaincre.

            Aaron Turner voulait créer la musique la plus heavy qu'il pouvait avec Sumac. Ce projet est en quelque sorte la suite de Celestial même si ce groupe se veut plus riche et plus expérimentale encore. Sumac est actuellement le groupe principal de l'Américain. C'est aussi le plus actif. Il tourne régulièrement, y compris outre-Atlantique. Pour s'épauler, le musicien fît appel à l'excellent batteur du groupe de Hardcore Baptists Nick Yacyshyn sous la recommandation de Kurt Ballou (Converge, producteur chez Godcity Studio). Le New-Yorkais Brian Cook de Russian Circles et de Botch (autre groupe phare signé chez Hydra Head) viendra compléter le line-up.

            The Deal est un album riche, avec des morceaux Metal/Indus structurés autour de riffs ultra entêtants et lourds et d'autres chansons mélancoliques qui tirent sur la Noise ou le Drone à la Earth. L'album a d'ailleurs été enregistré par Mell Dettmer (Sunn O))), Earth). Le tout sonne bien rôdé et maîtrisé. Aaron Turner confirme son talent au niveau du chant, qui gagne encore en émotion et en rugosité. Cet album, même s'il renoue avec les influences les plus agressives et Metal du musicien est difficile à appréhender.  Les titres sont à tiroir et nécessitent une grande concentration pour les apprécier, surtout que leurs structures sont plutôt hétérodoxes. Le rythme évolue, les riffs sont complexes voire tortueux à l'image du titre éponyme. Un album qui requiert un bon nombre d'écoutes donc, mais qui est sans conteste majeur dans la carrière de Turner. Enfin, toute personne de goûts sait que s'il est dit que "The Deal" est enregistré par Dettmer, masterisé par Ballou et sorti chez Profound Lore, il a toutes les chances d'être excellent. C'est le cas.

            Sumac traite de problèmes un peu plus prosaïques que ceux développés dans Isis. Turner évoque l'émotion désagréable qu'est l'anxiété. Comme Justin Broadrick de Godflesh, il souffre beaucoup de ce trouble. Ses projets musicaux ont toujours été le reflet de sa propre vie. Me concernant, je n'ai jamais rencontré autant de personnes émotives, timides... que dans le Metal et/ou le Hardcore. Certains sont agacés de voir qu'on colle à la musique qu'ils écoutent une image juvénile, vulnérable... Dans le documentaire dédié à Hydra Head Records et à Neurot Recordings : Blood, Sweat + Vinyl, Seldon Hunt (connu pour ses travaux graphiques pour Isis, Earth, Neurosis, Dälek...) déplore ce cliché sur le Metal. Pourtant, je le trouve tout à fait justifié. La musique que nous adorons est une musique de petits geeks un peu fragiles et nous le sommes probablement tous aussi. Les années passent et les petites faiblesses se dissipent ou se masquent mieux. Il n'empêche que pour moi, le Metal et le Hardcore sont à la base plus une affaire d'adolescents frustrés à lunettes que de gros bras (moins dans le Hardcore, quoique..). Il n'y a qu'à voir le nombre de Metalheads qui pleurent en écoutant des artistes comme Cigarettes After Sex ou Slowdive. Les fans de musique extrême sont généralement aussi de bons cinéphiles et sont nombreux à jouer aux jeux vidéos. Les liens entre culture cinématographique/jeux vidéos et Metal foisonnent. Quand je vais voir mes groupes préférés en concert, je croise plus des petits gars intelligents et passionnés que de gros durs en colère.

            Sumac est un excellent groupe pour les fans de Metal et de Hardcore complexe et destructuré. Le projet est rapidement devenu la suite assumée d'Isis. Un album de collaboration entre le groupe et le multi-instrumentiste de Harsh Noise japonais (de Japanoise, certains disent) Keiji Haino est sorti en 2018. Cela montre la volonté d'Aaron Turner d'élargir son spectre musical vers d'autres contrées. Cet album est trop expérimental pour moi. Je n'arrive pas à l'appréhender. Je ne suis pas réfractaire à la musique bruitiste mais j'ai juste parfois du mal à comprendre.

 

 

            Dans cette partie, d'autres groupes comme le projet Black Metal Twilight d'Aaron Turner auraient pu être évoqués, mais je connais trop peu ce dernier. Cet autre super-groupe a vu défiler le gratin de l'USBM (Wrest de Leviathan et Lurker of Chalice, Malefic de Xasthur, Blade Judd de Nachtmystium et de l'excellent mais pas vraiment BM Buried At Sea). Plus étonnant, un ex-Sonic Youth viendra prêter main forte à Twilight. La scène Black Metal américaine a progressivement fait sa place dans le paysage metallique. C'est largement mérité. Dans celle-ci, on trouve les formations des plus intéressantes en Black Metal. Des groupes comme Wolves in the Throne Room, Krallice, Leviathan,Vanum, Ash Borer ou même les moqués Deafheaven, définissent leur vision du Black Metal avec énormément de personnalité et, quoi qu'on en dise, de sincérité. Les trves vous diront que le Black Metal américain est comme le vin anglais. Il en existe mais il n'est pas bon. C'est plutôt faux, il est simplement différent. Beaucoup sont sceptiques, moi je m'en réjouis. En 2019, tout est possible musicalement. Il ne semble plus y avoir de frontières entre les différents courants. On peut très bien écouter du Black Metal et avoir du Rap dans sa discographie. Tant mieux, il y a de la bonne musique partout. En tant qu'auditeur de Metal, la seule remarque que je trouve irritante de la part de mon entourage est la suivante "C'est du Metal, ah bah c'est pour toi, tu aimes !". Non, ce n'est pas une évidence. Les artistes qui me touchent le plus sont souvent des groupes de musique extrême mais je peux citer des centaines de groupes de Rock que je déteste et à l'inverse apprécier des centaines d'artistes qui n'ont rien à voir avec cette musique. Lorsque l'on me balance cela, il s'agit souvent de groupes de Metal qui sont susceptibles de passer à la TV ou sur sur les médias mainstreams donc qui sont soit des gros classiques des années 80/90, soit des bonnes bouses.

 

D- Les projets ambient/expérimentaux du musicien

 

            Mammifer

 

            Évoquons sans plus tarder, le plus accessible des groupes difficilement intelligibles de Turner. La musique est parfois une histoire de couple. Faith Coloccia crée son one-man band Mamiffer en 2007 à Seattle. Peu de temps après, son compagnon s'intègre entièrement dans le projet. En toute honnêteté, je suis un novice en matière d'ambient, mais je me tourne tout naturellement de plus en plus vers cette musique. Je suis en constante recherche pour trouver ce qui va me procurer de nouvelles émotions. L'impression d'avoir fait le tour d'à peu près tout en matière de Metal/Hardcore me pousse à découvrir d'autres facettes de la musique extrême. Mammifer est connu pour avoir fait des split albums avec des artistes excellents (Daniel Menche, Locrian, les épatants et complètement barrés Circle..), mais c'est sur l'album Mare Decendrii que je vais me pencher tout particulièrement.

            Cet album est merveilleux. Il est le sommet du groupe. Mammifer est un projet expérimental dans le sens où il mélange plusieurs sonorités, plusieurs textures... mais est relativement abordable car très musical. Les titres du projet sont structurés autour des mélodies aux pianos de Faith. Les fans de Post-Rock devraient se régaler à son écoute s'ils aiment les vastes paysages musicaux et les guitares pleines de reverb. Aaron Turner vient soit sublimer le piano et apporter davantage de fioritures et de densité à Mammifer ou soit créer de longs interludes Drone. Le groupe de Seattle se montre parfois très minimaliste, parfois très riche de par ses percussions, ses superpositions de nappes de guitare et de synthé, le violon et surtout ses harmonies vocales (de Faith et des nombreux guest). La pianiste et chanteuse expose tout son talent pour créer des lignes de chant plus belles les unes que les autres. Je ne sais pas si l'orgue y est pour quelque chose mais elle me rappelle l'angélique Anna Von Ausswolf dans un registre plus sobre et sans les moments de pure folie particuliers à la Suédoise. Les musiciens seront surement d'accord avec moi, Mammifer incarne vraiment l'Amour. Faith et Aaron semblent en alchimie parfaite. Non, il ne s'agit pas là d'une phrase toute faite de mauvais chroniqueur, je le pense vraiment. Le piano trace son chemin vers les cieux pendant que la guitare, en retrait,  lui apporte encore plus de grâce et de grandeur. L'album est très cinématographique et je le vois bien comme bande originale pour un film mélancolique et atmosphérique en noir et blanc. Randall Dunn (encore lui !) sublime la musique du groupe avec une production claire et léchée. Il a produit l'artiste Suédoise précédemment citée et ce n'est peut-être pas pour rien que le nom d'Anna Von Ausswolff m'est venu. Mammifer est un groupe d'une rare beauté, à la fois complexe et accessible. Le groupe est plutôt populaire dans la scène underground. Ils ont même ouvert pour Merzbow – le patron de la Harsh Noise – au Japon avec le groupe que je m'apprête à vous présenter. Un album live a été enregistré de cette prestation.

 

 

            House of Low Culture

 

            Pour les plus téméraires d'entre vous, je ne peux que vous conseiller d'aller écouter House of Low Culture. Ce nom énigmatique renferme une expérience sonore qui l'est tout autant. J'ai beaucoup écouté ce groupe avant l'écriture de ce dossier car, vous l'aurez deviné, House of Low Culture propose une musique assez exigeante et difficile d'accès. N'ayez crainte, il est malgré tout aisé de s'immerger dedans pour peu qu'on soit un tantinet ouvert d'esprit et curieux. Ce projet est le bébé d'Aaron Turner et un des droneux de Sunn O))), Stephen O' Malley. Avec eux, on retrouve Jeff Caxide et Luke Scarola, le mec qui faisait des bidouillages sonores pour OMG. Cette dream-team sort en 2003 l'album Edward's Lament sur Neurot, le label de Scott Kelly. J'entends ce mot ou je lis ce mot trente fois par jour et il m'agace un peu, tant pis, je le dis aussi, ce disque est un chef-d'oeuvre. Un de mes albums de Drone/musique expérimentale préférés. Qu'y a-t-il à manger sur cette galette ? Des pistes de guitares electro-acoustiques ou électriques envoûtantes, des morceaux noise complètement hallucinés et angoissants et de long titres ambient minimalistes. Ces derniers sont les plus intéressants selon moi. Je les mentionne souvent car leur musique m'émeut beaucoup, les Allemands de Tangerine Dream ont certainement eu une influence plus ou moins directe sur House of Low Culture. Tandis que les premiers m'évoquent plutôt le cosmos, les seconds me rappellent la jungle. Sans doute, à cause de cette pochette verte et ce dessin pysché ressemblant à une tête de serpent. Edward's Lament est un album plutôt triste. Non pas parce qu'il utilise des mélodies touchantes dans des gammes mineures mais parce qu'il ne propose tout simplement pas de mélodie. Seul des bruits - parfois désagréables et assourdissants comme celui de chaînes dans l'incroyable "Off You Go" ou parfois plus apaisants comme la guitare de "On the Upswing" - nous servent de repères. Le disque sonne comme si un illuminé était allé enregistrer les bruits de la nuit dans une forêt. La faune et la flore n'ont pas de morale, pas d'éthique et sont très souvent cruels. Leur existence n'a pas de sens, leur façon d'être non plus. Les scientifiques peuvent sans doute expliquer la manière dont réagit un fait naturel mais peuvent difficilement nous dire pourquoi il existe et encore moins dans quel but il est là. Si la vie avait un sens, on ne chercherait pas sans cesse à lui en trouver un. La musique de House of Low Culture me fait poser toutes ces questions et est clairement un excellent album, selon moi, pour méditer, par exemple sur ce constat nihiliste. Comme tout être-vivant nous ne sommes qu'un corps résultant d'une certaine biochimie. En revanche, ce qui semble nous définir  - telle que nos pratiques culturelles, nos traditions, nos valeurs, nos religions, nos institutions, nos structures sociales ou politiques - n'est que le pur produit de notre imagination et n'est basé sur rien de naturel. Ces grands concepts auxquels on s'attache et qui semblent nous définir, sont valorisés et sont puissants du fait du nombre importants de ses croyants. Que reste t-il lorsque que l'on enlève toutes ses créations fantasques de l'homme ? L'immorale, la sanglante et la cruelle nature. Quand j'écoute House of Low Culture, je pense – enfin j'ai plutôt l'illusion – que je touche le réel et que j'échappe à mon quotidien structuré autour de fondations, parfois bien pratiques, mais superficielles. Souvent, l'interprétation qu'on a d'une oeuvre est différente du message que l'artiste a voulu effectivement transmettre par son travail. Ce qui est intéressant, et je l'ai découvert qu'après, c'est que Edward's Lament est basé sur un film qui traîte justement des questions d'identité, de vie sur terre,d'existence de l'homme... à travers le personnage d'Edward Jessup. Il s'agit d'Altered States de Ken Russel. Si tu aimes les films bien fucked-up et malsains mais à la fois intellectuels, tu devrais te régaler. Pour son mythique album Streetcleaner,Godflesh a pris une capture d'écran des hallucinations du personnage principal en guise de pochette.

 

 

 

A travers cette première partie, j'ai évoqué quelques projets musicaux d'Aaron Turner en essayant de donner ma vision de fan, plutôt que de tout retracer robotiquement année par année. Je n'ai évidemment pas parlé de tous les groupes du musicien. J'aurais bien aimé aborder par exemple Greymachine, la formation Indus avec Justin Broadrick, mais il a fallu faire des choix. J'aime bien ce format de dossier car il me permet plus de liberté que la chronique classique. Cela m'autorise par exemple à évoquer des points extra-musicaux plus précis et à digresser un peu. La deuxième partie sera centrée sur certaines sorties du label Hydra Head uniquement.

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