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Album

26/02/19 - ZSK

Kaleikr

Heart Of Lead

LabelDebemur Morti Productions
styleBlack Metal progressif
formatAlbum
paysIslande
sortiefévrier 2019
La note de
ZSK
8/10


ZSK

"On est tous le boomer de quelqu'un d'autre."

L’Islande est une destination qui a le vent en poupe, pour ceux qui ont le temps, l’énergie et les moyens de se payer le voyage. Pour les autres, il conviendra donc de regarder les images concoctées par certains photographes de talent ou autres routards courageux (deux spéciales dédicaces se cachent ici), ou alors, de laisser travailler son imagination. Quoi de mieux que de la musique produite par des régionaux de l’étape pour fermer les yeux et s’imaginer au beau milieu de ces paysages froids et lunaires. Des formations comme Sigur Rós ou - plus proche de notre roster metallique - Sólstafir peuvent amener facilement à cette introspection. Mais pour ceux qui cherchent plutôt la chaleur des volcans et la noirceur sous les couches de cendre, les formations de Black-Metal islandaises font souvent très fort. Une véritable scène s’est forgée ces dernières années, avec de réelles particularités, et un son reconnaissable entre mille. MysÞyrming, Naðra, Svartidauði, on ne compte plus les formations avec une lettre bizarre dans leur nom qui ont propulsé le Black-Metal islandais sur le devant de la scène, ouvrant la voie à des Zhrine ou Sinmara qui eux-mêmes suivent celle d’un Kontinuum, d’un Potentiam ou d’un Carpe Noctem. On compte également parmi les noms qui se sont fait remarquer celui de Draugsól, formé en 2015 et auteur d’un Volaða Land en 2017 qui apportera sa pierre à l’édifice du Black-Metal typiquement islandais. Mais seulement 3 ans après sa formation, c’en était déjà fini pour le quintette devenu trio de Reykjavík. Ou pas car en réalité, deux membres subsistants ont choisi de continuer l’aventure, mais en repartant d’une page blanche sous le nom Kaleikr. Un groupe qui ne sera pas donc totalement un newcomer à rajouter à la pile des formations intéressantes nous venant de l’Islande et ses 340 000 âmes. Mais tout de même, c’est un nouveau nom qui va espérer peser et se hisser assez vite parmi ses compatriotes amateurs de musique saturée et caverneuse à souhait. Une signature illico chez Debemur Morti et hop, voilà Heart Of Lead, premier album intrigant de Kaleikr.

Intrigant à plusieurs titres, Kaleikr se démarquant déjà pas mal de ses camarades. Pas de chant en langue locale cette fois, alors que c’était le cas chez Draugsól (le chanteur n’étant plus de la partie, laissant ici les vocaux au guitariste M.K.). Une pochette annonçant quelque chose de plus psychédélique, peut-être à la Almyrkvi, est au programme également. Cela nous annonce déjà quelque chose de moins « true » que MysÞyrming, Svartidauði ou Carpe Noctem, et de toute manière, Draugsól était déjà un groupe un peu plus « progressif ». Kaleikr va donc, sans grande surprise, évoluer dans la lignée de ce qu’avait pu faire Draugsól mais va néanmoins montrer très vite quelques différences et particularités propres. On évolue tout de même, sur la forme, dans un registre forcément très « islandais », avec un son assez terreux mais tout de même pas aussi caverneux que celui d’un MysÞyrming ou d’un Zhrine. Le chant, plus grogné que d’autres malgré tout, et aussi assez typique. Mais à vrai dire les similitudes avec le reste de la scène islandaise vont déjà presque s’arrêter ici. Kaleikr évolue dans un registre plus progressif et même plus moderne. Une influence semble ressortir, c’est celle d’Enslaved, dans cette façon de faire un Black-Metal à la fois dur, raffiné et complexe. Même Draugsól avait des accointances avec Enslaved, mais un Enslaved plus « ancien », alors que concernant Kaleikr, ça sera plutôt de la période débutant avec Monumension et s’étalant jusqu’aux derniers disques des Norvégiens. Kaleikr, même s’il est bien sûr à classer dans le Black-Metal, se permet même par moments de lorgner vers le Death progressif d’un Opeth, son versant le plus extrême toutefois. Un Enslaved version islandaise, c’est un résumé succinct mais parlant que l’on peut faire de Kaleikr avec Heart Of Lead. Qui malgré sa pochette qui aurait pu servir pour les débuts d’Esoteric (bon, en noir et blanc), n’a rien de réellement psychédélique, même si son spectre est parfois légèrement enfumé et sidérant. Ce sont donc bien 48 minutes de Black-Metal purement progressif qui nous attendent… mais à l’image du touché sonore extrême de son pays d’origine et de genèse.

Kaleikr nous surprend, et nous emporte déjà avec une ouverture sur "Beheld At Sunrise", départ franchement atmosphérique qui débute de manière très éthérée avec d’ailleurs quelques notes sortant de violons très enivrants. Tous les éléments de la musique du duo islandais se mettent ensuite très progressivement en place, des mélodies épiques aux voix prenantes en passant par les rythmes déjà assez complexes, avec même des blasts. C’est "The Descent" qui lance vraiment le cœur de l’album, et après avoir assisté au lever de soleil, on repart donc dans les profondeurs, mais dans le cas de Kaleikr, on part dans un trip mystique plutôt que de s’imaginer en plein cœur des volcans éteints avant leur regain d’activité. On se fait alors accueillir par des riffs très aliénants, que ce soit pour les rythmiques et les mélodies, et Kaleikr dévoile vraiment tout son art et son potentiel. Un Black-Metal aux compos légèrement alambiquées et dissonantes mais jamais confuses, qui fait même montre d’une efficacité insoupçonnée avec des changements de rythmes et des enchaînements judicieux, entre riffs mordants et trémolos jouissifs, pour un ensemble sombre et progressif à sa manière. Le duo est inspiré dans toutes les composantes et réussit déjà à amener quelque chose de plutôt original, même si les influences sont évidentes. Une première pièce dense qui se finit déjà dans un tourbillon de compos un brin dérangées. Kaleikr sait donc déjà surprendre et convaincre grâce à sa mixture, qui se développe et s’enrichit morceau après morceau. "Of Unbearable Longing" se repose un instant le temps d’une intro acoustique avant de livrer un catalogue de compos virevoltantes et complexes sans être étouffantes, de nombreuses mélodies se dégagent même de l’ensemble finalement très accrocheur et digeste du moment qu’on a l’estomac bien accroché, habitué à d’autres facéties à la fois extrêmes et progressives. Et "Internal Contradiction" en remet déjà une couche, avec des compos très sombres et même assez brutales, le Kaleikr le plus torturé et le plus brut se trouve ici et il cartonne, avec encore des enchaînements qui vont vous secouer le cortex, avant de le bercer à nouveau par des mélodies et des lignes de violon. Si les paysages de la planète Islande ne suffisent plus à votre trip, laissez-vous hypnotiser par Kaleikr

Et pour se faire un trip hypnotique, quoi de mieux qu’un morceau nommé "Neurodelirium", qui balance à nouveau bon nombre de compos dures, entrecoupées de mélodies un brin psychédéliques, avec toujours ces enchaînements alambiqués mais percutants. Presque le morceau le plus terre-à-terre, car plus incisif, mais aussi le morceau le plus aliénant du disque car les leads y atteignent un certain niveau de folie. Mais à chaque moment, Kaleikr sait contrôler sa démence latente, et sait rester efficace en toutes circonstances, toujours dans cet esprit à la Enslaved mais empreint de mysticisme islandais. Le côté Islandais du quelque peu schizophrène Kaleikr qui reprend ses droits le temps d’un morceau-titre plus aéré, mettant l’accent sur de belles compos semi-acoustiques suivi d’un break atmo du plus bel effet, avant une seconde partie qui part dans un BM épique assez délicieux, toujours avec un touché un peu complexe mais ici très salvateur. Ceci nous introduit, déjà, la dernière piste de Heart Of Lead qu’est "Eternal Stalemate and A Never-Ending Sunset", morceau qui laisse de côté la folie pour terminer l’album dans un registre plus enlevé et encore très épique, après avoir exploré les cavernes hallucinogènes, on se retrouve à nouveau au bord de l’eau à admirer le soleil éclairant les côtes islandaises. Une belle boucle cohérente avec "Beheld At Sunrise", qui fait de Heart Of Lead un album maîtrisé et travaillé pas loin du tour de force. Un beau quasi-OMNI qui réussit à se placer à l’interface entre Black-Metal purement islandais et aspirations progressives à la Enslaved avec un côté très alambiqué mais suffisamment contrôlé et aéré pour ne jamais devenir bordélique. Une curiosité certaine dans le petit milieu du Black-Metal islandais donc, pour un premier album qui n’est pas encore parfait, car parfois encore trop proche de ses influences pour être totalement original, on peut même jouer au jeu du « dans quel album d’Enslaved ou d'Opeth est-ce que j’ai déjà entendu ce riff-là à peu près ». Ce n’est donc qu’un « premier » album pour Kaleikr, qui pose avant tout sa personnalité par rapport à Draugsól, et peut aller encore plus loin dans ce trip islandais d’un genre différent que la noirceur de MysÞyrming et consorts. Mais pour ce qu’il propose en l’état, Heart Of Lead est un album franchement singulier de Black-Metal progressif percutant et aliénant, et est une véritable aventure sonore comme les Islandais savent si bien en produire… d’une manière ou d’une autre.

 

Tracklist de Heart Of Lead :

1. Beheld At Sunrise (7:03)
2. The Descent (8:09)
3. Of Unbearable Longing (7:24)
4. Internal Contradiction (6:29)
5. Neurodelirium (6:47)
6. Heart of Lead (4:15)
7. Eternal Stalemate and A Never-Ending Sunset (7:50)