Chronique Retour

Album

26/10/17 - ZSK

Kartikeya

Samudra

LabelApathia Records
styleMetal ethnique
formatAlbum
paysRussie
sortieoctobre 2017
La note de
ZSK
8/10


ZSK

"On est tous le boomer de quelqu'un d'autre."

L’Arlésienne… Une définition populaire décrit une « arlésienne » comme une chose ou un événement dont on parle souvent, qu'on attend, mais qui n'aboutit pas, ne se produit pas ou ne vient jamais. On parle alors d'« arlésienne » comme on évoque « la Saint Glinglin » ou « les Calendes grecques » (source, à votre avis… Wikipédia). Voilà une autre définition populaire, et il y en a / il y en a eu un paquet dans le monde de la musique d’ailleurs, Samudra le 3ème album du groupe russe Kartikeya. Annoncé dans la foulée de leur second méfait Mahayuga (2011), Samudra a mis 5 ans à sortir, balayé entre des enregistrements et des réenregistrements, et de nombreuses dates de sorties fermes annoncées qui ont fait plouf avec un groupe qui se confond en excuses sur les réseaux sociaux. Mais pour qui sait être patient, après 6 ans d’attente, voilà enfin le successeur de Mahayuga, sensationnel album et grosse révélation du début des années 2010. La patience avait été tempérée par la sortie de pas moins de 4 singles, et le guitariste et tête pensante du groupe Roman « Arsafes » Iskorostenskiy aura également profité de son temps pour sortir 2 albums solo sous le nom Arsafes (Ratocracy en 2014 et Revolt en 2015) ainsi qu’un album avec Above The Earth, projet parallèle plus atmosphérique avec la chanteuse Aleksandra Radosavljevic. Mais c’était bien la sortie du nouveau Kartikeya qui retenait toute l’attention, la déception était de mise dès que le groupe annonçait une mauvaise nouvelle le concernant. Pourquoi tant d’attente pour un groupe totalement méconnu il y a encore quelques années ? Parce que son second album Mahayuga avait su séduire le plus grand monde, avec son Death-Metal moderne aux forts accents ethniques intéressants, un groupe original comme on en fait plus, efficace et singulier, avec des qualités de fond et de forme dignes des plus grands, pour un groupe qui méritait bien plus que son succès en Russie. Si Mahayuga était déjà un manifeste et une des plus grosses tueries des années 2010, il nous tardait donc d’en découvrir plus, de voir comment le groupe allait confirmer et évoluer. Après des années d’incertitude, pour une signature à la hâte chez Apathia Records en bout de course, voilà que nous allons enfin pouvoir savoir de quel bois se chauffe Kartikeya avec son tant attendu Samudra.

La question à se poser maintenant c’est comment aborder le successeur d’un album depuis devenu quasiment culte ? Comment ne pas avoir peur d’être déçu après 5 ans d’annonces diverses, de dates de sorties repoussées ? Comment le groupe peut-il faire mieux qu’un Mahayuga déjà parfait en tous points ? Il va falloir s’accrocher et prendre Samudra pour ce qu’il est de manière assez brute : le nouvel album de Kartikeya. De toute façon, le groupe opère une évolution musicale, et on le sentait déjà dès le single "Durga Puja" qui était pourtant sorti quelques mois seulement après Mahayuga. Parti d’un Mahayuga (j’omets volontairement le tout premier album The Battle Begins (2007) dans l’équation tellement il est éloigné du niveau qu’a atteint le groupe aujourd’hui) qui piochait grandement dans le Metal extrême pour l’épicer à la sauce hindoue le tout emballé dans une grosse prod bien moderne, Kartikeya se dirige donc vers quelque chose qui semble plus connoté Groove/Djent que Brutal Death, même si on peut toujours parler de Death-Metal ici, ne serait-ce que pour le chant de Mars, les grattes bien graisseuses ou les patterns de batterie en général. Kartikeya reste d’ailleurs parfaitement reconnaissable, mais on sent qu’il a fait un grand pas vers un Metal encore plus moderne. Les divers singles sortis au cours du laps de temps séparant Mahayuga de Samudra - successivement "Durga Puja", "The Horrors of Home", "Tunnels of Naraka" et "The Golden Blades" - nous aurons donc permis de voir vers quelle direction allait aller Kartikeya et l’album complet de 14 titres pour tout de même près de 74 minutes de musique (c’est même un peu plus long que Mahayuga !) va confirmer ce qu’on attendait du groupe dans sa version (donc) 2017. Si le line-up n’a finalement pas tant évolué que ça (parti en 2015, le batteur Alexander Smirnov est revenu et la bassiste Chela Harper (Coal Chamber) n’a finalement fait qu’un passage éphémère), Kartikeya est bien évidemment toujours aussi folklorique et les instrumentations et percussions utilisées en ce sens demeurent remarquables. Le tout pour un style toujours aussi percutant qu’il est ethnique (avec même quelques belles surprises), rebaptisé d’ailleurs « Carnatic Metal ».

"Dharma Pt.1 - Into the Sacred Waves" ouvre les hostilités, ce qui est le moins qu’on puisse dire vu que nous n’aurons pas droit à une intro supra-épique du style "Sarva Mangalam" et que Kartikeya préfère directement envoyer les riffs et le Metal plutôt que de nous plonger dans le Gange pour l’ambiance hindoue. Le Metal groovy de Kartikeya est d’ailleurs plus lourd et gras que jamais, avec une production puissante et ultra-moderne mais qui sait rester un minimum abrasive. Les éléments d’ambiance se mettent quand même en place discrètement, notamment grâce aux synthés, pour un morceau d’ouverture tout de même assez complet d’entrée, avec en milieu de course un passage très atmosphérique porté par des jolis flûtiaux et ponctué d’une des seules interventions en chant clair de l’album. Car oui, il n’y aura pas vraiment de tube à la "The Path" et "Neverborn" sur ce Samudra, Kartikeya va faire les choses un peu différemment même si les hits seront au rendez-vous, de manière moins immédiate que pour Mahayuga tout de même. Avant ça, Kartikeya explore plutôt son côté le plus sombre et lourd, avec notamment un "Tandava" très riche (le deuxième morceau le plus long de l’album) qui regorge de riffs assez énormes comme Arsafes sait si bien en composer. Du lourd, dans tous les sens du terme, qui prouve que Kartikeya est en forme et a tout de même profité des 6 ans de gestation de Samudra pour faire quelque chose de cossu, et d’épique à sa manière. On va d’ailleurs pouvoir redécouvrir les singles "Durga Puja" et "The Horrors of Home", respectivement publiés initialement en 2011 et 2012 (!), dans leurs versions définitives. Le premier, bien remuant et punchy, témoigne toujours bien de la direction Djent/Groove que le groupe a choisi de prendre ; tandis que le second a un peu évolué, notamment en remplaçant le chant clair du refrain par des cris. Mais on se délecte toujours de sa splendide ambiance Kartikeyienne, avec ces riffs si particuliers, les incursions ethniques diverses et variées, et l’apport des invités, Keith Merrow pour le solo et Aleksandra Radosavljevic pour le chant féminin enivrant, qui rajoute au côté épico-ethnique si cher à la formation moscovite qui sait lire le Sanscript.

Samudra est maintenant prêt pour dévoiler ses hits. Comme dit précédemment, le groupe ne joue plus vraiment la carte de morceaux comme "The Path" ou "Neverborn" avec leurs refrains clairs, mais continue à proposer des pistes relativement accrocheuses et immédiates. Dès les premières notes de "Mask of the Blind", on se laisse entraîner par les magnifiques mélopées orientales, tandis que riffs mordants et vocaux de Mars feront le reste de l’office. On aura même le droit à un nouveau passage en chant clair mais attention, pas pour le refrain qui reste exclusivement gueulé, mais qui n’en est pas moins irrésistible grâce aux instrumentations orientales. Après la pause très aérienne proposée par le morceau-titre, on retrouve le simple et fédérateur single "The Golden Blades" (initialement dévoilé en 2016) qui d’ailleurs s’insère à merveille dans l’album avec encore quelques riffs mortels ; et au rang des autres véritables hits, il faut noter la présence de ce morceau très original qu’est "Kannada - Munjaaneddu Kumbaaranna" entièrement chanté en hindi par Sai Shankar, et qui s’avère particulièrement entêtant, et même franchement osé avec ce mélange détonant de chant traditionnel et de menus riffs. Enfin on retrouve ensuite le single "Tunnels of Naraka" (2013) qui reste une bonne grosse tuerie des familles, là aussi l’insertion dans l’album complet se fait naturellement et on se délecte encore de ces compos bien expéditives (c’est le morceau le plus bourrin du groupe avec "Fields of Kurukshetra", et finalement le plus proche de ce qui avait été fait sur Mahayuga), de ces percussions géniales et du solo incroyable de David Maxim Micic. Du reste, si "We Shall Never Die" est peut-être un peu anecdotique malgré son côté plus mélodique et débridé, "The Crimson Age" cartonne encore bien avec à nouveau des riffs bien lourds et sombres à la "Tandava", le tout emballé dans une ambiance orientale majestueuse comme Kartikeya sait si bien le faire depuis 6 ans maintenant (bon ça ne fait que deux albums, mais quels albums !).

Samudra va se clôturer, on pouvait l’attendre, par un morceau-fleuve, "Dharma Pt.2 - Into the Tranquil Skies" qui va aligner 13 minutes à la toise, jetant dans la bataille finale bon nombre de compos dodues, mais aussi toute la panoplie ethnique/orientale, pour une conclusion très épique et riche à l’image de celle de Mahayuga. En une seule partie toutefois… C’est finalement la seule vraie chose que l’on peut reprocher à Samudra, d’être tout de même inférieur à son illustre prédécesseur, tout aussi ambitieux certes mais Mahayuga avait déjà réussi à convertir les ambitions de Kartikeya. Et surtout, il n’y a plus l’effet de surprise, d’autant que l’on connaissait déjà 4 morceaux de l’album (sur douze, puisqu’il y a deux interludes, "Pranama" et "Kumari Kandam"). Faire mieux était déjà une gageure, mais Samudra ne déçoit absolument pas et a presque réussi à faire aussi bien que Mahayuga, ce qui est déjà un exploit tant la sortie de cet album demeurait incertaine au fil des ans - et il aurait même été fini à la va-vite, pour sortir 10 ans pile poil après The Battle Begins. Kartikeya a bien évolué, sans véritablement changer entre Mahayuga et Samudra, mais en faisant un pas supplémentaire vers la modernité (quitte à parfois plus ressembler à Arsafes avec ses influs sous-jacentes comme Strapping Young Lad). Moins « Death », mais tout aussi puissant et efficace, nous servant bon nombre de compos groovy très inspirées, et surtout réussissant toujours aussi bien à apporter toute sa composante ethnique, Samudra fait ce qu’on attendait de lui au fil des années. 6 ans d’attente pour un album qui ne dépasse pas son prédécesseur, cela peut être frustrant, mais Mahayuga est presque déjà culte, et d’ailleurs Samudra ne fait que confirmer ce statut. Finalement peu surprenant, Samudra n’en est pas moins réussi, et reste une belle bombe de Metal ethnique, avec de belles tueries à la clé comme "Tandava", "Mask of the Blind", "Kannada - Munjaaneddu Kumbaaranna" ou "Tunnels of Naraka". Seul le temps fera atteindre le rang de culte à ces morceaux aux côtés de "The Path", "Fields of Kurukshetra" ou autre "Neverborn", en attendant Kartikeya a donc enfin livré le successeur à Mahayuga et pris tel quel, il est excellent. Ne boudons pas notre plaisir !

 

Tracklist de Samudra :

1. Dharma pt. 1 - Into The Sacred Waves (6:29)
2. Tandava (8:15)
3. Durga Puja (5:05)
4. Pranama (1:06)
5. The Horrors Of Home (5:54)
6. Mask Of The Blind (5:18)
7. Samudra (3:45)
8. The Golden Blades (5:04)
9. We Shall Never Die (4:51)
10. Kannada - Munjaaneddu Kumbaaranna (3:26)
11. Tunnels Of Naraka (4:00)
12. The Crimson Age (6:07)
13. Kumari Kandam (1:12)
14. Dharma pt. 2 - Into The Tranquil Skies (13:16)

 

Les autres chroniques

Album

avr. 2011 U-Zine

Kartikeya

Mahayuga