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mercredi 19 juillet 2017 - Nostalmaniac

Amenra (Colin H. Van Eeckhout) - Dour Festival 2017

Colin H. Van Eeckhout

Nostalmaniac

Le Max de l'ombre. 29 ans. Rédacteur en chef de Horns Up (2015-2020) / Fondateur de Heavy / Thrash Nostalmania (2013)

A l'occasion du festival de Dour, qui s'est déroulé du 12 au 16 juillet, on a pu rencontrer et discuter avec Colin H. Van Eeckhout, la voix d'Amenra. Un charisme glaçant, des airs d'écorché vif, le leader du groupe courtraisien a voulu répondre à nos questions en français. On parle de son rapport à Dour, du prochain album qui arrive mais aussi de questions plus personnelles.  

Nostalmaniac : C’est la sixième fois que Amenra va se produire à Dour. C’est un festival spécial pour vous ?

Colin H. Van Eeckhout : Oui, d'autant plus que, comme on se le disait cette semaine, Dour, c'est le premier festival que j'ai fait quand j'avais quelque chose comme 14 ans, je pense. C’était encore sur la plaine olympique... J’avais vu Tool pour la première fois (NdR: en 1994) et ça a été un concert vraiment déterminant dans ma vie. Ça m'a vraiment donné une direction, donc c’était déjà fou pour nous de jouer ici la première fois! Mais ça reste incroyable, même si c’est la sixième. On rêvait de jouer au festival de Dour une fois. Ils nous ont donné l’opportunité de le faire il y a quinze ans quand il n'y avait pas encore grand monde qui croyait en nous et nous soutenait. A ce moment-là, c’était plus difficile de nous choisir que maintenant où c’est plus évident; on a donc une réelle reconnaissance vis-à-vis du festival. 

Nostalmaniac : Ce sera la première fois sous la Caverne qui remplace la Cannibal Stage par contre… Je vais t’avouer que c’est notre première fois à Dour. L’affiche de la Cannibal , bien qu’assez fournie, ne nous a jamais tenté plus que celle d’un autre fest vraiment orienté Metal où on peut voir aussi Kreator, Napalm Death, etc. Avec la Caverne j’ai l’impression que c’est plus varié mais aussi plus pointu…

Colin : Oui, c’est vrai. Plus « niche ». Il faut avoir les couilles pour le faire. C'est peut-être moins safe. J’ai l’impression qu’ils ont changé un peu de direction cette année-ci.

Sinon, la grosse particularité de Dour, c’est que c’est un public très éclectique. C’est pas un défi pour un groupe comme Amenra de jouer ici ?

Colin C’est vrai, tu as un gros mélange dans l’audience, donc on ne sait jamais vraiment à quoi s'attendre. Mais c’est toujours un peu comme ça pour nous. Mets nous au Graspop ou dans un festival Metal et on n’est pas vraiment à notre place... Ici non plus. C’est différent partout. Après, il y a toujours des gens que tu peux toucher. Il y a toujours une partie du public qui te connaît, une autre qui ne te connaît pas...

Florent : Dour, c’est un festival plutôt « feel good music »…

Colin Ca reste un festival, et c’est aussi un défi pour nous d'être programmés sur une affiche comme celle-là. Chez nous,  c’est pas « rock’n’roll » et on boit une bière (rires). Il faut vraiment avoir envie de prendre sur soi. C'est aussi difficile en festival de toucher des gens depuis une scène si grande; on est plutôt faits pour jouer en salle. On a le contrôle sur tout, on peut faire le soundcheck toute l’après-midi. Ici on a une demi-heure pour gérer tout, mais on fait du mieux qu'on peut. 

Nostalmaniac : C’est votre dernier concert avant de partir en tournée aux Etats-Unis avec Neurosis et Converge. Vous aviez dit dans une interview en 2015 que vous ne vouliez plus faire de live et que vous préfériez vous focaliser sur l’écriture et la musique. A ce moment-là, vous étiez fatigués de faire des live, c’était quoi l’état d’esprit ?

Colin : On n'est jamais fatigués de faire des live mais il faut faire des choix. On peut pas jouer, faire des concerts et écrire de nouveaux morceaux. Ca fait trois ans que le dernier album était sorti et on devait se focaliser pour sortir un nouvel album en 2017. Ca prend beaucoup de temps chez nous et il faut que des choses se passent pour nous mettre dans le bon atmosphère pour écrire. C’est là qu’on a essayé d’accepter moins de concerts.

Nostalmaniac : On pouvait comprendre ça comme « on arrête les concerts »…

Colin : Non, non. On va pas arrêter les concerts. On va toujours être un groupe live. On n’est pas juste un groupe studio. Avec le nouvel album, c’est la première fois qu’on a composé sans réfléchir directement aux titres en configuration live. On va prendre le temps de voir ce que ça va donner en concert car il y a des lignes de chant qui sont difficiles, par exemple.

Nostalmaniac : Le timing est parfait car l’annonce du nouvel album est tombée la semaine dernière. Il sortira le 20 octobre prochain chez Neurot Recordings. et contiendra six morceaux. Alors, je vais pas te poser la question stupide « A quoi doit-on s’attendre ? »...

Colin : (m’interrompt) La même chose, un album d’Amenra… Beaucoup de gens me demandent ça. On fait ce qu’on fait, je parle de quoi je parle. C’est toujours la même chose. On ne va pas arriver avec un concept album, par exemple. 

Nostalmaniac : Non, bien sûr, mais ce que je peux te demander, c’est si vous avez travaillé différemment sur cet album?

Colin : Oui, parce qu'on a moins de temps que par le passé. On faisait des jams pendant des heures et des heures et on ne gardait rien. Maintenant,  on n'a pas beaucoup de temps avec les enfants, avec nos boulots et nos projets parallèles aussi. C'est beaucoup plus difficile à gérer... Chaque membre  a travaillé dans son coin et on a vraiment mis en commun tout ce qu’on avait fait. C’est aussi le premier album pour lequel Levy (NdR: Seynaeve), notre bassiste, a beaucoup écrit. Vraiment beaucoup. Il nous a rejoint quand le dernier album était déjà écrit donc c’est le premier avec lui et ça se sent, il y a un vent de fraîcheur. Comme je l’ai dit aussi, on n'a pas tenu compte du fait qu’on devait le jouer live. On devra être créatifs pour transposer les morceaux sur scène. 

Nostalmaniac : On ne doit donc pas s’attendre à entendre un nouveau morceau en live avant le release show prévu à l’Ancienne Belgique de Bruxelles le 31 octobre ?

Colin Non, ce n'est pas encore le moment. On en parle, on a répété un nouveau morceau mais on doit encore construire ça. On aime prendre le temps pour le faire.

Nostalmaniac : Sur la tracklist on peut retrouver un titre de morceau en français, (Plus Près De Toi),  ce n’est pas la première fois. La langue française a une résonance particulière pour toi ? 

Colin : C’est étrange. C’est peut-être parce que j’ai tellement écrit de morceaux en anglais que je cherche un peu d’autres mots, d’autres sons. Mon vocabulaire anglais, il est limité, comme tous mes vocabulaires (NdR : alors qu’il s’exprime assez aisément en français!). Comme je dis que je parle toujours des mêmes choses, je trouve toujours les mêmes mots et parfois une phrase a plus d’effet en français ou en néerlandais qu’en anglais. Parfois quand tu traduis, ça sonne bête. « Plus près de toi », tu as un chant religieux qui porte ce nom aussi.

Florent : Tu chantes en français dessus ?

Colin : Oui, c’est un morceau en français. J’essaye de parler français le mieux possible mais c’est le premier chanté en français oui. On le sentait mieux comme ça. 

Nostalmaniac : Est-ce que vous ressentez une pression ? Un album d’Amenra est toujours très attendu…

Colin : Oui, t’as une tension et c’est un peu chiant. Aussi pour nous. Je veux dire, le sixième album, c’est pas évident... Quand t’es jeune, tu écris et tu t’en fous complètement. Tu fais ton truc mais maintenant il faut gérer, changer un peu pour ne pas proposer toujours les mêmes choses... mais sans trop changer car on ne veut pas changer! C’est difficile, mais on a réussi grâce à l’apport de Levy. On est heureux d’avoir un nouvel album. On peut toujours créer des riffs lourds ou faire de la musique lourde mais on ne peut pas toujours faire ce qu’Amenra fait. Le truc qui te prend par les tripes. C’est ça qui est difficile. 

Nostalmaniac : Avec vos projets parallèles, ça vous permet aussi d’exprimer des choses différentes….

Colin : Ca nous aide beaucoup aussi. C’est intéressant de travailler comme ça…

Nostalmaniac : Tu as aussi eu le temps de collaborer avec Scott Kelly (Neurosis) pour Absent in Body. Il n’y aura pas de lendemain à ce projet ?

Colin : Si, si. Dès qu’on a le temps. Ici, on a beaucoup travaillé sur l’album d’Amenra mais maintenant on va commencer à écrire pour Absent in Body. Il y a le projet de sortir un long format un jour ou l’autre et de jouer live. On a déjà fait des concerts sans Scott à Bruxelles mais c’était pour une performance de danse contemporaine, on a joué du Absent in Body instrumentalement. On va regarder ce qu’on peut faire à l’avenir. 

Nostalmaniac : Revenons-en au nouvel album d'Amenra. Tu peux nous dire un peu plus sur la direction artistique ? Vous avez travaillé avec Stephan Vanfleteren...

Colin Depuis le temps qu’on existe, on a rencontré beaucoup de gens et avec notre identité, ça nous a ouvert des portes pour travailler avec des personnes qui nous inspirent, qui donnent l’impression de faire la même chose que nous avec leurs compétences artistiques et leurs spécificités. C’est ce qui se passe avec Stephan. Il est de Courtrai, né à Courtrai, comme nous. On aime travailler avec les gens qui viennent de notre monde, qui ont vécu notre vie pour vraiment se comprendre. C’était très intéressant de travailler avec lui parce que c’était inspirant de voir quelqu’un de son niveau, qui a fait tellement de choses, et qu’il a encore le même niveau de passion et une vision. C’est vraiment fou à voir. Quelqu’un qui nous permet aussi de raconter notre histoire avec son œil. 

Nostalmaniac : Je lisais dans le communiqué de presse que tu trouvais ton inspiration dans la dépression, la tristesse et le désespoir. On peut vraiment imaginer Amenra sans ça ?

Colin : Non  ! C’est pour ça aussi que c’est tellement long pour nous d’écrire. Quand tout va bien, c’est pas facile, ça peut sonner faux. Tu ne réussis pas à avoir le truc. Une sorte de troisième dimension. Il faut que ça prenne du temps pour que chacun de nous s’accroche et puisse raconter cette histoire abstraite. On a besoin de ça. C’est pas qu’on est toujours déprimés, mais on doit se concentrer sur ça pour faire ce qu’on fait avec Amenra

Florent : C’est une forme de catharsis ?

Colin : Oui, si on veut. C’est comme un processus de guérison . Il faut mettre le focus sur la noirceur qui nous donne l’opportunité de ne pas devoir trop penser à ça dans notre vie de tous les jours. On travaille déjà avec ça, on pense, on réfléchit. Beaucoup de gens qui ont des trucs à régler dans leur tête doivent le régler. Ca n’arrête pas, c’est comme un nuage qui te suit. Chez nous, parce qu’on travaille avec, c’est plus facile à gérer. C’est assez étrange…

Florent : Je n'ai jamais vu Amenra en live, donc je vais découvrir. J’imagine que c’est très intense mais du coup, est-ce que le fait de jouer ces morceaux que tu as écris dans un état d’esprit plutôt sombre, ça ne te fait pas revivre des choses négatives ?

Colin : Non, car on part de la noirceur et on la transforme en quelque chose de positif, quelque chose qui contient de l’espoir. On change le désespoir en espoir. 

Nostalmaniac : La lumière dans les ténèbres…

Colin : Oui, c’est ça, et c’est quelque chose qu’on cherche ensemble. Pour trouver la lumière qui est toujours là. On ne la trouve pas toujours. Ce n'est pas qu’on sort déprimés, c’est comme ... (il réfléchit) comme si j'avais de nouveau de l’énergie. C’est comme une renaissance. Mais il faut vraiment mettre ton « clic ». Des fois, quand tu te sens bien et que tout va bien, que tu t’amuses avec tes potes et qu'il y a le concert derrière, c'est difficile d'avoir ce déclic, mais après quinze ans, c'est devenu une sorte d'automatisme. 

Florent : C’est un peu comme un comédien qui doit se mettre dans son rôle…

Colin C’est un automatisme aussi. Dès que le concert débute, on a nos automatismes pour préparer tout en une demi-heure. On arrête de rigoler, on se laisse tranquilles, chacun fume sa clope et puis on y va.

Nostalmaniac : Toi qui a grandi et évolué dans la scène Hardcore flamande comment tu la vois évoluer ? 

Colin : On est un peu sortis de la scène donc je ne peux pas vraiment te dire. Ca a été fou de débuter comme ça, au sein d'une scène qui nous a réellemment formés,  donnés un modus operandi, une manière de travailler, c'était une période pleine d'amitiés et j'en suis très heureux. C'était dingue, une scène très accueillante, positive. C’était plutôt straight edge hardcore, plutôt constructif que destructif.  Ca devient plus grand, on a toujours le respect des gens de cette scène. Je sais qu’il y a une scène hardcore qui vit toujours de notre côté à Courtrai. C’est cool, c’est beau à voir. C’est chouette de revoir des gens qui sont dans King Hiss et Spoil Engine.

Nostalmaniac : Le release show à l’Ancienne Belgique est déjà sold-out. C’est fou… Vous vous sentez aussi respectés en Belgique qu’à l’étranger ? 

Colin : Oui, en Belgique, on la chance de pouvoir se produire dans des festivals mainstream. Il y a dix ans, on n'aurait pas pu penser se produire à l'AB un jour...  Le fait que ce soit sold-out, ça nous étonne beaucoup aussi. Après, il y a des gens qui viennent d’autres pays. Notre public à l’AB sera quasiment international. L’intérêt qu’on suscite nous étonne. Parfois, on se demande quand ça va se terminer, quand ça va diminuer, mais c’est fou.

Nostalmaniac : Au Motocultor, vous avez joué avant Carpenter Brut et cette fois-ci ce sera l’inverse. Ca vous dérange ce genre d’enchaînement ?

Colin : On s’en fout du lineup ! J’aime mieux jouer avant minuit qu’après minuit. Pour nous c’est un cadeau de pas jouer plus tard. 

Nostalmaniac : Au Graspop vous avez joué assez tôt, vers 19h…

Florent : En même temps qu’Alcest…

Colin : C’était un peu dingue que ces deux groupes jouent en même temps. Quand j'ai vu l'horaire, je me suis dit: "Okay, voilà deux groupes qu'il aurait mieux valu mettre à des horaires différents"... Mais au final, ils ont du monde, nous aussi, tout le monde était content. Tant mieux.  

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Interview réalisée à Dour le 15 juillet 2017.

Crédits photos : Stephan Vanfleteren