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vendredi 27 janvier 2017 - Nostalmaniac

Au Champ Des Morts (Stefan Bayle)

Stefan Bayle

Nostalmaniac

Le Max de l'ombre. 29 ans. Rédacteur en chef de Horns Up (2015-2020) / Fondateur de Heavy / Thrash Nostalmania (2013)

C'est aujourd'hui que sort le premier long format d'Au Champ des Morts. Un projet qui aura dès le début piqué la curiosité des nostalgiques de BM français avec la présence dans ses rangs de Stefan Bayle, ancien guitariste de Anorexia Nervosa. Anorexia ou l'éternel vilain petit canard de la scène française qui aura marqué son époque, mais c'est un nouveau livre qu'ouvre Stefan avec Au Champ des Morts, accompagnés par Cécile G. (Olen'k, ex-Anorexia Nervosa) et Wilheim (NeurasthenieExecution). Un projet à part entière qui ne reste pas enfoncé dans le passé... Nous avons donc saisi l'occasion de nous entretenir avec Stefan Bayle.


De plus, nous vous proposons d'écouter en intégralité "Dans la joie" à la fin de l'entretien.


Nostalmaniac :  Au Champ des Morts est un projet plutôt récent. Peux-tu revenir sur l’historique ?

Stefan : ACDM s'est créé fin 2014, suite à ma rencontre avec Migreich. Quelques mois après, le line up a évolué avec l'arrivée de Cécile G. à la basse et Wilheim à la batterie. Le reste s’est enchaîné très vite, de la composition du reste du répertoire à l’album, en passant par notre EP, "Le Jour se Lève", la signature avec Debemur Morti et l'enregistrement de notre premier album "Dans la Joie" qui sort ces jours-ci. Nous évoluons à présent sous forme de trio depuis le départ de Migreich.


Hugo : Cela fait longtemps que vous bossez sur les compos du disque ? Je trouve vraiment qu'il apporte une certaine fraîcheur au milieu d'une scène assez facile, et j'ai l'impression que vous avez mis dans le disque tout ce qui vous tenait à cœur...

Stefan : Oui, c’est exactement ca. Nous sommes trois personnes qui partageons une même vision du monde et nous avons beaucoup d’influences communes, autant musicales que spirituelles, et l’idée etait de créer une musique spontanée, viscérale, où l’on puisse exprimer toutes ces influences sans aucune retenue. Comme je l'ai dit précédemment, tout est allé très vite, la quasi-totalité de l’album a été écrite avant  l’enregistrement du EP, nous voulions retrouver une forme de pureté,  de sincérité, de transcendance. Nous souhaitions avant tout éviter les formules toutes-faites et les clichés d’un style en particulier pour aboutir à une démarche très personnelle, cette mise à nue est pour nous prépondérante dans notre travail.


Hugo : On retrouve donc pas mal d’influences différentes… Quelles sont-elles ?

Stefan : Ça commence a faire longtemps que nous évoluons dans le milieu musical. Aussi, certains groupes font pratiquement partie de notre ADN, je pense à Bathory, Celtic Frost,  ou bien And Also The Trees ou The Sisters of Mercy. Mais nous sommes aussi influencés par des choses plus contemporaines, comme Woods of Desolation, Alcest, The Devil’s Blood. J’aime les musiques fortes, qui ont du sens, et j’ai un goût pour les choses assez sombres généralement, peu importe le style, tant que la musique nous touche. C’est ce qui explique que je me sente aussi influencé par la Cold Wave, le Black Metal ou des styles qui peuvent paraître assez étrangers les uns aux autres, mais qui au final ont beaucoup de points communs. Je pense qu' il y a une unité artistique principielle entre tous ces groupes.


Hugo : D'ailleurs, le son de "Dans La Joie" est vraiment massif et organique. C'était votre but ? Vous avez passé beaucoup de temps en studio ? Bosser avec le Drudenhaus Studio pour l'enregistrement était une décision logique pour vous ? 

Stefan : Merci ! Nous n’avions pas vraiment de but, c’est plus une démarche, une quête. Dès le début, je suis parti sur l’idée d’utiliser autant que possible du matériel ancien, des vieux ampli Marshall, des pédales d'effet des années 80 pour retrouver justement la sincérité qu’il y avait dans le son à cette époque. L’idée n’était pas de sonner original ou différent ou d’avoir un « gros son » comme on dit maintenant, mais de travailler le son de manière à ce qu’il respecte le plus l’âme et la symbolique des morceaux, qu’on y retrouve une forme de tradition, une signature.

Ce travail a donc été élaboré tout au long de l’écriture des morceaux, sur les maquettes originales dans un premier temps, puis lors d’une longue période de répétition où nous avons cherché à rendre le tout homogène et naturel en conditions « live » : nous cherchions à gagner en spontanéité, en cohésion et surtout à ce que nos compositions soient jouées et non assemblées en studio. A ce propos, j’entends souvent que « les nappes de synthé » apportent quelque chose à notre musique, mais en fait, il n’y a pas la moindre note de synthétiseur sur l’album : toutes les ambiances sont travaillées à partir de guitares uniquement. Nous ne souhaitions pas surproduire et ajouter de multiples effets supplémentaires et autres artifices de studio.
Le Drudenhaus était bien évidemment la solution logique, nous avions besoin de rester en famille pour accomplir cet album, de se sentir proche. On a justement essayé de faire ça le plus vite possible, de ne pas se poser de questions superflues, donc non nous ne sommes pas restés longtemps. Il y a eu un énorme travail en amont, et finalement la phase studio n’a été que l’aboutissement de ce travail.


Nostalmaniac : Comment s’est passé la signature avec Debemur Morti ? Tu connaissais déjà le label ?

Stefan : Oui, bien sûr que je connaissais Debemur Morti, ils sont assez incontournables. Les choses se sont déroulées assez naturellement. Nous avons envoyé notre démo à plusieurs labels et avons eu des propositions. Quand Debemur Morti Productions nous a répondu positivement, nous avons sauté sur l’occasion car c’était notre premier choix, on voulait vraiment être associé à ce label. Nous avons rencontré une équipe avec qui nous partageons les mêmes valeurs, les mêmes aspirations, une vision commune de l’art que nous voulions diffuser et surtout une confiance totale et réciproque est apparue dès les premiers échanges.C’est un véritable honneur de faire partie de ce label et un grand plaisir de travailler avec eux.


Hugo : Il me semble, Stefan, que ACDM est le premier projet Metal dans lequel tu es impliqué depuis la fin d’Anorexia… Tu faisais encore de la musique pendant tout ce temps ?

Stefan : Oui, c’est bien ça. Pendant 10 ans, je n’ai pratiquement rien fait sur le plan musical. J’avais besoin de me ressourcer, de prendre du recul, de m’isoler de cet univers et petit à petit, peut être reconstruire autre chose. J'ai profité de cette période pour écouter de la musique plutôt que d’en faire, et j’ai beaucoup étudié aussi. Je ne peux pas vraiment dans le même temps faire de la musique et avancer dans mon parcours initiatique. 

Et un jour, le hasard a fait que je m’y suis remis. Je pense que j'étais prêt à nouveau, tout simplement. Je ne peux composer de la musique que si j’ai quelque chose à dire. Il faut que cela fasse sens. C’est un rituel, il faut se transcender pour arriver à transformer l’éther en matière. Je sais que de nos jours, tout doit aller vite, et que je ne suis pas dans l’air du temps, mais j’aime à me situer dans une temporalité autre. Pour moi, l’important n’est pas de produire de la musique en continu ou coûte que coûte, mais bel et bien de créer quelque chose de sincère, une œuvre qui ait vraiment une signification propre et symbolique. Et ça, ça ne me vient pas comme ça, sur commande. Je ne me suis jamais inscrit dans une ligne carriériste, mais plutôt spirituelle. Ce besoin de sortir cette musique est de l’ordre du ressenti, pas du calcul.


Hugo : Le groupe est plutôt discret, que ça soit sur les réseaux ou ailleurs, rendant l’entité assez mystérieuse… Ou en tout cas moins exposée que la plupart des groupes...

Stefan : Je n’avais pas fait attention, mais oui, c’est peut être le cas. Nous nous concentrons vraiment sur notre musique et la symbolique associée, pour offrir une certaine image. Nous n’éprouvons pas le besoin de nous exposer en personne ou de faire parler de nous en tant qu’individus. L’existence d’ACDM passe par sa musique, il n’y a que ça de vraiment important. Nous n’avons pas la volonté de propager notre musique au plus grand nombre non plus, mais plutôt d’offrir une partie de nous-même ainsi qu’un témoignage sur ce qui nous entoure a ceux qui veulent bien rentrer dans cette symbolique.


Hugo : Du disque ressort un univers assez singulier, à mon sens bien représenté par les pochettes qui correspondent aux images qui me viennent en tête à l'écoute des titres. La collaboration avec Dehn Sora était logique ?

Stefan : Tout à fait. Dehn Sora nous a été présenté par Debemur Morti au moment de sortir notre EP et il a accompli un travail remarquable, il a vraiment su créer un univers visuel qui exprime pleinement le sens de notre musique. Le résultat nous a tellement impressionné qu’il nous a semblé évident de prolonger cette collaboration pour l’album. Nous avons également constaté que son approche artistique se rapprochait fortement de la nôtre, ce qui transparaît dans chacune de ses œuvres, picturales et musicales. Nous adorons sa maîtrise des contrastes et des lumières, ainsi que sa façon de faire vivre le noir et blanc, c'est le médium parfait pour rendre notre œuvre au travers d'illustrations.


 

Hugo : N'ayant pas les paroles à disposition, de quoi traitent-elles ? Y a-t-il un "concept" particulier autour du disque ?

Stefan : Nous sommes les spectateurs de la mort sous toutes ses formes... En effet le thème de la mort est omniprésent dans notre album. 
Nous avons écrit de façon spontanée, sans vraiment réfléchir à un concept global. Cependant, une fois l’album assemblé, un cheminement est apparu, traitant de la mort à tous les niveaux symboliques, évoluant de la mort individuelle à la mort du monde moderne, passant par les charniers, la déconstruction, l’errance et le néant.


Hugo : Il y a un côté très théâtral à la musique d'Au Champ Des Morts je trouve. Notamment avec toutes ces déclamations assez jouissives.
C'est voulu ? J'y retrouve un peu d'un groupe comme Forbidden Site, ou de Glaciation pour un exemple "plus récent"...

Stefan : Ce n’est pas voulu ou calculé encore une fois. C’est simplement qu’à certains moments, je sentais que cette manière de chanter était la plus appropriée. Nous n'avons fait que poser la voix en fonction de ce que demandait la musique. En effet, Forbidden Site étaient des précurseurs à l'époque, ce sont des amis et j'ai toujours beaucoup apprécié leur musique, c'est une référence. Ce n'est pas la première fois que l'on évoque Forbidden Site en parlant de  mon chant et je ne peux être que flatté, Romaric Sangars étant un véritable orateur. Je me dis que peut-être, le fait de chanter en français sur du black metal conduit à ce type de chant?
Quant a Glaciation, Hreidmarr et moi avons travaillé ensemble tellement longtemps qu' il est normal que nous aboutissions à produire des œuvres avec des points communs il me semble. De plus, Cécile G. a participé à leur dernier album, c'est elle entre autre qui fait le chant clair sur deux morceaux, donc...


Hugo : Le disque se termine en apothéose avec le final de “L’étoile Du Matin” et un “La Fin Du Monde” beaucoup plus posé, réverbé, avec un chant féminin presque religieux… Le calme après la tempête ?

Stefan : Il y a de ça. Comme évoqué précédemment, l’assemblage de l’album s’est fait de façon spontanée, sans réfléchir, et un concept en a alors émergé. Et à l’issue du délitement progressif de cet univers, que pouvait-il arriver à part La Fin du Monde ?
 

Nostalmaniac : Difficile de ne pas te parler de ton ancien groupe, Anorexia Nervosa. Il semble qu’une reformation ne soit pas d’actualité mais toi qu’en penses-tu ? C’est une page tournée ou …

Stefan : Pour ma part, la page est bien tournée. Je pense que reformer Anorexia Nervosa maintenant serait une trahison à l’esprit originel du groupe. Les albums sont toujours là, et j’en suis toujours fier, mais je ne vois pas en quoi  les rejouer sur scène apporterait quoi que ce soit. Mais, même si je ne vois vraiment aucun sens à une telle reformation, je sais que c’est quelque chose qui tient vraiment à cœur à Hreidmarr, qui est un de mes meilleurs amis, alors, si un jour cela est possible, sans ruiner la vie que je me suis construite, pour lui faire plaisir et uniquement, peut-être que ça se réalisera.
 

Nostalmaniac : Que retiens-tu de cette période avec Anorexia Nervosa ? Comment tu as vécu le split rétrospectivement ?

Stefan : J’ai consacré une grande partie de ma vie à AN, et ce que je retiens de cette période, sincèrement... C’est qu'elle était dure. Beaucoup de polémiques, de difficultés en tout genre pour exister, des relations conflictuelles avec les labels, tourneurs, etc… Définitivement, je n’appartiens pas au milieu du metal « mainstream ». Je ne me reconnaissais pas dedans à l’époque, et avec le recul, je comprends mieux pourquoi. J’avais l’impression qu’il me fallait écrire des albums, non plus parce que j’en éprouvais le besoin mais pour répondre à une commande ; une fois conscient de cet aspect, j’ai décidé d’arrêter tout simplement, de prendre mon temps et de me reconstruire.Il m’apparaissait inacceptable de devenir un produit sans âme au sein d’un marché. Il y a eu des bons moments bien sûr, sinon, je n’aurai pas fait ça, mais dans l’ensemble, mis à part la création des morceaux, et certains concerts,  je ne peux pas dire que c’était pleinement épanouissant. Diriger Anorexia, c’est comme lutter contre le monde entier.
Je reste très fier de ce que nous avons accompli, et suis heureux d’avoir su y mettre fin avant de pervertir cette œuvre. Voilà ce que cette période m’a appris : à refuser les compromis et à laisser l’art me transcender.
C’est la seule chose qui compte pour moi aujourd’hui.


Nostalmaniac : Toi qui l’a bien connu dans les années 90, que t’inspire la scène française d’aujourd’hui ?

Stefan : Je n’ai jamais vraiment envisagé la « scène française » telle qu’on l’entend aujourd’hui comme une « scène » à proprement parler. 
De mon point de vue, ce qui constitue une scène, ce sont des personnes qui, quelles ques soient leurs origines, s’unissent autour d’un même concept, une même approche, une même envie, un même mode d’expression de façon spontanée sur une même période temporelle.
La scène française, des années 90’ à aujourd’hui, a toujours été composée de groupes nés de façon indépendante, sans lien direct, à des localisations géographiques très disparates, qui plus est chacun dans son style.

Anorexia par exemple a toujours été un OVNI au sein de la « scène française », une bande de frondeurs.
Cependant, il y a aujourd’hui quelque chose d’autre qui se dégage dans l’univers hexagonal : des groupes talentueux comme par exemple Alcest, Aluk Todolo ou Year of No Light forment un tout homogène construisant une unité artistique forte.
Mais ta question induit forcément une comparaison entre les époques et pour y répondre précisément, la différence majeure entre les 90's et maintenant, c'est la surproduction. C'est une question de ratio : il y aura toujours entre 5 et 10 bons albums qui paraîtront chaque année ; si comme à l'époque, ils paraissent au milieu de 100 autres, ils émergeront sans problème ; si cependant ils sont noyés au milieu de plusieurs milliers, ils passeront inaperçus et mourront. 


Hugo : Tu as des découvertes récentes à nous partager ? Quels sont les derniers disques que tu as achetés ?

Stefan : « Neurasthenia » le dernier album de Psychonaut 4, dans la lignée de Lifelover, j'aime beaucoup cet album. Dans un autre registre, j'ai découvert aussi Tempers, j'adore leur titre « Strange Harvest », j'ai accroché tout de suite. Dans les derniers disques que j'ai acheté, pour ne citer qu'eux il y a Throane, «  Derrière nous, la lumière » le nouveau projet musical de Dehn Sora qui est un pur chef d'oeuvre ainsi que « Kodama » biensûr, le dernier album d'Alcest qu'on ne présente plus. Il y a aussi Mütterlein, Hypothermia... La liste est longue.
 

Hugo : Vous avez des projets dans l’immédiat, hormis la promotion du disque ? Des concerts ?

Stefan : Nous aimerions faire des concerts, mais le fait d’évoluer à présent en trio nous amène à repenser cette perspective, nous cherchons donc un deuxième guitariste. Comme pour l’album, nous souhaitons retranscrire sur scène quelque chose d’entier et de construit, et il serait désastreux pour nous de proposer une prestation inachevée. Tout cela doit mûrir. Entre temps, nous avons recommencé à composer, et ça avance plutôt bien.


Merci d’avoir accepté l’interview, on te laisse le traditionnel mot de la fin !

Stefan : Merci à toi !
Tout se terminera, dans la joie, et la lumière.

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Interview réalisée le 23 janvier 2017 par mail


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