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Album

15/12/19 - Nostalmaniac

Atrium Carceri

Seishinbyouin

LabelCold Meat Industry
styleDark Ambient / Ambient Industrial
formatAlbum
paysSuède
sortieseptembre 2004
La note de
Nostalmaniac
9.5/10


Nostalmaniac

Le Max de l'ombre. 29 ans. Rédacteur en chef de Horns Up (2015-2020) / Fondateur de Heavy / Thrash Nostalmania (2013)

On ne fouillera jamais assez le catalogue du regretté label suédois Cold Meat Industry qui, entre 1987 et 2012, a permis l'éclosion de nombreux projets "ésotérique-industriel" : Dark Ambient, Ritual Ambient, Martial Industrial, Power Electronics mais aussi Darkwave ou Néofolk. L'héritage que laisse derrière lui Roger Karmanik, fondateur du label et leader du groupe Brighter Death Now, est considérable, tellement précieux pour les chineurs d'étrangetés musicales et les amateurs de nouvelles expériences sonores - acharnés ou non.

Karmanik avait déclaré en 1999 (1) qu'il "voulait que Cold Meat soit une alternative sérieuse en comparaison de toute l'horreur sortie durant la moitié des années quatre-vingt". Plus de trente ans après la naissance de Cold Meat Industry, il faut bien reconnaître qu'il a fait bien plus que de proposer une "alternative sérieuse". Son écurie est devenue une référence mondiale en terme de sous-genres industriels avec des formations comme Raison d'être, Blood Axis, In Slaughter Natives, Mortiis, Deutsch Nepal ou encore Aghast pour ne citer qu'eux. Un succès qui s'explique par la qualité de ses productions et une esthétique particulière. Cold Meat est plus qu'un simple label et son influence s'étend à de nombreux groupes de Metal extrême comme en témoigne le tribute Ancient Meat Revived: A Tribute to Cold Meat Industry (2016) - que je recommande - avec notamment Temple NightsideGrave Upheaval ou encore Antediluvian.

J'avoue que, lorsque j'étais plus jeune, en pleine découverte du Black Metal qui allait longtemps m'obséder, j'ai pu tomber sur quelques productions Cold Meat mais sans rien comprendre à ce que j'écoutais. Trop inabordable sur le plan conceptuel et musical pour le jeune homme que j'étais. Toutefois, la graine était plantée et je reviendrai quelques années plus tard à ces "autres formes de ténébres".

Paru en septembre 2004, Seishinbyouin est le deuxième album du projet suédois Atrium Carceri ("hall de prison" pour les linguistes), mené par Simon Heath. C'est pour moi l'un des parfaits exemples des trésors dont regorgent le label suédois, surtout en Dark Ambient. Avec Cellblock en 2003, Heath démontre déjà un savoir-faire impressionnant pour créer des ambiances aussi cauchemardesques que troubles et une atmosphère obscure, arrivant à nous faire ressentir les sentiments d'isolement, de détresse et de solitude. La prison évidemment pour Cellblock, l'hôpital psychiatrique pour Seishinbyouin.

Hôpital psychiatrique (ou asile psychiatrique) : c'est ainsi que se traduit en japonais le nom de cet opus qui a été pour moi un déclic dans ces genres si vastes et parfois galvaudés. Qu'entend t-on par Dark Ambient ou Ambient Industrial ? Une musique de fond un peu flippante ? Non, pas du tout. Et l'intrigante pochette suffit à nous donner un aperçu de cet univers claustrophobique, agité de tourments et de souffrances. 

 

 

Seishinbyouin est un parcours sonore où chaque titre nous sert à explorer un asile abandonné et hanté. L'ambiance, plutôt nocturne, est lourde d'entrée. L’eau s’égoutte (Illusion Breaks) et des voix étranges difficilement identifiables s'entremélent pendant que des bruits et des échos résonnent. Le rythme est lent, les premiers morceaux sont les premiers pas timides dans un lieu qu'on imagine délabré, froid et austère, qu'on est seul à éclairer. Une véritable plongée dans l'inconnu et l'étrange qui nous laisse avec effroi supposer toutes les horreurs et les déviances possibles notamment avec ces voix inhumaines effrayantes (Librarian) et ces espèces de souffles. La sensation d'oppression gagne peu à peu pour devenir permanente avec ces effets sonores sinistres et ces choeurs tristes. Le rythme s'accèlère parfois avec des accents plus industrial (Warden, Frosted Snowflakes) mais un élément important renforce la profondeur de cette exploration ; ce piano et ses mélodies d'une incroyable tristesse (Dark Water). C'est comme si ces notes nous racontaient les dernières illusions des patients condamnés à hanter ces lieux qui ne sont plus qu'un refuge d'âmes errantes tourmentées. La démence n'est jamais loin. On devient plus sensible à chaque bruit, chaque respiration. On traverse des couloirs humides, on écoute attentivement, et l'architecture sonore est assez riche pour nous sentir en plein coeur d'une expérience unique car dans sa symphonie noire, Heath se permet aussi d'ajouter quelques samples de films japonais (Ghost in the Shell pour l'inquiétant Victim). Quand on écoute d'une traite l'album (ce qui est plutôt recommandable pour être poli), on prend la mesure d'une bande-sonore certes horrifique au premier abord mais fabuleusement immersive dans un environnement propice à la folie tellement bien retranscrit musicalement avec ces variations nécessaires. Comme je l'écrivais plus haut, cette forme de musique permet d'approcher de près "d'autres formes de ténèbres" : plus psychologiques et intérieures. Des ténèbres qui nous amènent également à explorer les recoins de notre propre esprit, qui peut parfois nous faire aussi peur que des lieux de confinement. Seishinbyouin est un album oppressant et ô combien angoissant, bien sûr grâce à la palette d'effets sonores et à une espèce de présence qui parcourt le disque. Quelque chose qui nous hante sans qu'on puisse réussir à s'en défaire.

J'ai écouté énormément d'albums de Dark Ambient depuis et ils ne sont pas si nombreux à pouvoir instaurer un climat si sombre et riche, de manière si immersive. C'est un album qui ne laisse volontairement pas indemne et malgré tout je me rends compte en lisant d'autres critiques que c'est une expérience qui soit laisse complétement froid ou à l'inverse totalement addict, comme c'est le cas pour moi, même quinze ans après sa sortie. Je trouve toutefois que son ambiance est intemporelle. Ce disque reste un de mes préférés du projet suédois et comme il le démontrera par la suite avec d'autres albums, Atrium Carceri est une formation notable de la mouvance Ambient Industrial et même Dark Ambient pour faire large. Heath prendra son envol en 2011 en créant son propre label Cryo Chamber et rééditera ses propres albums, comme ce fabuleux Seishinbyouin qui mérite paradoxalement d'être mis un peu plus en lumière.

 

1. R. Karmanik, The Essence of Repugnance, dans Panik (1999)

Tracklist:

1. In Chaos Eternal
2. Illusion Breaks
3. Hidden Crimes
4. Incubation
5. Twisted Foetus
6. Warden
7. Dark Water
8. Atmosfear
9. Isolation
10. Victim
11. Librarian
12. The Call
13. Escape
14. Frosted Snowflakes